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Un sanatorium qui s’effondre, causant la mort de nombreux enfants ; des soupçons de vices de construction ; des mises en garde non ignorées ; l’ingérence de la presse à scandale. Simenon, par Maigret interposé, évoque un monde politique en partie touché par les magouilles et la corruption. En ce sens Maigret chez le ministre est quasiment unique dans la série : pas de véritable assassin mais le vol d’un document compromettant pour la carrière d’un homme politique, Auguste Point, qui demande personnellement à Maigret d’enquêter. Pourquoi lui, le chef de la Brigade criminelle ? Peut-être pour sa discrétion légendaire et pour son objectivité : quel lecteur assidu pourrait dire qu’elles sont les opinions politiques du commissaire ?

 

Maigret chez le ministre est un roman atypique dans l’œuvre de Simenon - généralement peu préoccupé de dates - puisque des éléments (les mandats du député devenu ministre) permettent de situer son déroulement une douzaine d’année après la fin de la seconde guerre mondiale au cours de laquelle Point a eu une conduite exemplaire, ce qui n'exclut pas l’amertume : « Tu te rappelles le désordre qui régnait à l’époque. La politique s’en mêlait. On ne savait plus où étaient les purs et les impurs. » Si personne se connait l’attitude de Maigret pendant l’occupation, il est par contre fait référence à son exil à Luçon (La maison du juge) pour avoir déplu à des responsables politiques : « Une fois dans sa vie, il s’était trouvé dans une situation similaire, encore que moins dramatique, et c’était venu aussi d’une affaire politique. »

 

Maigret chez le ministre s’intéresse donc plus que les autres romans de la série à la personnalité du commissaire ; l’action débute d’ailleurs dans l’appartement des Maigret boulevard Richard-Lenoir et non au quai des Orfèvres. Mais ce sont les similitudes entre Maigret et le ministre Point qui frappent ; les deux hommes se ressemblent physiquement, comme cela est évoqué au début du roman - « Dans le bureau calme et chaud,  ils étaient deux de même stature, à peu près du même âge, qui s’observaient sans essayer de se le cacher l’un à l’autre. » et à la toute dernière page : « Une fois encore, le commissaire eut l’impression d’avoir en face de lui quelqu’un qui lui ressemblait comme un frère. Tous les deux avaient le même regard lourd et triste, la même voussure des épaules. »

 

Quelqu’un qui lui ressemblait comme un frère… Maigret et Point ont les mêmes origines plébéiennes et provinciales, l’Allier pour l’un, la Vendée pour l’autre. Certains détails personnels les rapprochent – le prénom de leur père, Evariste, et la disparition de leur mère alors qu’ils étaient très jeunes. Ajoutez à cela que tous les deux fument la pipe… Les deux hommes n’ont donc pas de mal à se comprendre et à se retrouver au niveau des souvenirs d’enfance. En revenant sur la période de l’enfance à Saint-Fiacre, Maigret chez le ministre rejoint La première enquête de Maigret et Les mémoires de Maigret.

 

« Sans doute, au cours de sa carrière, devait-il avoir déjà eu cette impression-là, mais jamais, lui sembla-t-il, avec la même intensité. L’exiguïté de la pièce, sa chaleur, son intimité aidaient à l’illusion, et aussi l’odeur d’alcool de campagne, le bureau qui ressemblait à celui de son père, les agrandissements photographiques des « vieux » sur les murs : Maigret se sentait vraiment comme un médecin qu’on a appelé d’urgence et entre les mains de qui le patient a remis son sort.

Le plus curieux, c’est que l’homme qui, en face de lui, avait l’air d’attendre son diagnostic, lui ressemblait, sinon comme un frère, tout au moins comme un cousin germain. Ce n’était pas seulement au physique. Un coup d’œil aux portraits de famille disait au commissaire que Point et lui avaient à peu près les mêmes origines. Tous les deux étaient nés à la campagne, d’une souche paysanne déjà évoluée. » © Presses de la Cité, 1954.

Enfin et surtout, Simenon fait une fois de plus de Maigret un sauveur providentiel, un « raccommodeur de destinées » (l’expression revient dans deux romans de la même période, Maigret et le corps sans tête et Un échec de Maigret), voire un médecin des âmes : « Maigret se sentait vraiment comme un médecin qu'on a appelé d'urgence et entre les mains de qui le patient a remis son sort. ». A la fin du roman, il aura rempli une partie de sa mission et lavé l’honneur d’Auguste Point. Une manière de tirer un trait sur son exil temporaire en Vendée en montrant, par le biais de Point, que l’on peut avoir raison contre ceux qui vous accusent injustement.

Tag(s) : #1954, #Paris

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