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L’enquête que mène Maigret dans Le fou de Bergerac se déroule quasiment à huis clos puisque le commissaire, blessé dès son arrivée en Dordogne, suit les événements de son lit l’hôpital puis de la chambre de l’hôtel d’Angleterre où il a ensuite pris pension. Nanti d’un guide Michelin et de cartes postales de la ville, aidé par Madame Maigret qui l’a rejoint et qu’il envoie en reconnaissance, il construit sa propre vision de la ville : « Maigret ne connaissait ni la ville, ni la gare, ni aucun des endroits dont les gens lui parlaient. Et pourtant il avait déjà reconstitué en esprit un Bergerac assez précis, où il ne manquait presque rien. ».

Cette vision, à travers le regard de Maigret pour qui l’observation est un accès privilégié à la compréhension, guide le lecteur et le rend familier des lieux – la place du marché, la maison du procureur, la villa du docteur – et attentif aux bruits qui ponctuent la journée, le bavardage des ménagères faisant leurs courses, des ouvriers sortant d’une imprimerie, le bruit des boules de billard dans la grande salle de l’hôtel à l’heure de l’apéritif.

« Il n’avait besoin d’aucun effort pour imaginer la villa du médecin, la maison sombre du procureur. Lui qui éprouvait une telle volupté à aller respirer des atmosphères ! » © Fayard, 1932

Au-delà de l’enquête, trois meurtres de jeunes femmes qui aboutiront à une affaire d’usurpation d’identité et de chantage, un point fort du roman est l’opposition entre la province et Paris. Moins négatif que Balzac, pour qui la province « se moque des nouveautés, ne lit rien et veut tout ignorer : science, littérature, inventions industrielles » (La vieille fille), Simenon reste sévère avec ses habitants, coupables à ses yeux d’ourdir des projets obscurs ou de cacher des secrets inavouables, protégés par une atmosphère feutrée et sournoise : « Tout cela formait un clan ! Cela se soutenait ! ». Né et ayant passé sa jeunesse dans le centre de la France, Maigret n’aime ni la province, jugée ennuyeuse, ni ses habitants, ceux de la bourgeoisie tout particulièrement, qu’il trouve trop enclins à faire corps pour protéger leur respectabilité et aussi leur tranquillité : « Cette affaire est lamentable et menace la tranquillité d’un si beau pays… Que cela arrive à Paris, où le vice règne à l’état endémique… Mais ici !… »

« - Tu as une idée ?

- Non, rien du tout !

Il éclatait ! Non, il n'avait pas d’idée ! Non, il ne s'y retrouvait pas dans cette histoire compliquée comme à plaisir ! Il enrageait ! Il était sur le point de se laisser décourager ! Il avait envie de se reposer, de vivre les quelques jours de congé qu'il avait encore dans le petit manoir de Leduc, parmi la volaille, les bruits reposants de la ferme, l'odeur des vaches, des chevaux. Mais il ne voulait pas reculer ! Il ne voulait pas de conseils ! » © Fayard, 1932

Le souvenir que Maigret gardera de Bergerac ne sera pas impérissable. Privé de ses mouvements, confronté à une société clanique qu’il méprise, découragé un temps par la complexité de l’enquête et finalement impuissant à empêcher le coupable de se donner la mort avant d’être livré à la justice, il sera si heureux de repartir pour Paris qu’il utilisera un langage qui ne lui est pas familier : « Pour aujourd’hui, enfin, des truffes en serviette, du foie gras du pays… Et l’addition !... On fout le camp ! ».

Tag(s) : #1932, #Dordogne, #Scènes de la vie de province

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