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Maigret et l’homme du banc ou la double vie, un thème familier de l’œuvre de Simenon que l’on retrouve dans Maigret et le clochard, Maigret et l’homme tout seul ou Maigret et Monsieur Charles. Qui était vraiment Louis Thouret, dit Monsieur Louis, magasinier rue de Bondy, domicilié à Juvisy, tué d'un coup de couteau près du boulevard Saint-Martin ? Pourquoi se rendait-il chaque matin à son travail alors que la maison qui l’employait avait fermé trois ans auparavant ? A quoi occupait-il ses journées et comment se procurait-il l’argent qu’il rapportait régulièrement chez lui ? Pourquoi portait-il des souliers jaunes alors qu’il quittait chaque matin son pavillon chaussé de noir ? Qui le connaissait : « Vous savez, ces gens qu’on rencontre tous les jours et auxquels on ne fait pas attention. » ?

 

L’assassinat de cet homme très ordinaire que rien ne semblait destiner à une telle fin est donc bien mystérieux : pas de fréquentations ni d’activités louches, pas d’ennemi déclaré, personne à qui le crime pourrait profiter… C’est en explorant intimement une existence apparemment très ordinaire et en se mettant à la place de Louis Thouret que Maigret parviendra à la vérité. Un patient travail de reconstitution que l’on retrouvera plus tard dans Maigret et la jeune morte par exemple.

L’homme du banc, c’est l’histoire d’un homme à la vie bien réglée (train de banlieue vers un travail monotone et retour dans l’univers pavillonnaire), contrôlé par une femme qui le méprise parce qu’il n’est pas fonctionnaire comme ses beaux-frères, et qui s’assure chaque matin qu’il n’a dans son portefeuille que la somme strictement nécessaire à ses dépenses quotidiennes.  Alors, le jour où il perd son travail, il décide de n’en rien dire à sa famille et de continuer à vivre comme si rien n’avait changé. Après tout, puisque Louis Thouret a surnagé jusque là dans la monotonie, pourquoi ne pas continuer, autrement ?

 

« Au fond, pour Mme Thouret, c’était un déshonneur de se faire assassiner dans une impasse du boulevard Saint-Martin. Elle avait organisé sa vie, non seulement la sienne mais celle de sa famille, et cette mort là n’entrait pas dans le cadre qu’elle s’était fixé. Surtout avec un cadavre qui portait des souliers jeunes et une cravate presque rouge. » © Omnibus, 2007

 

L’absurdité et le tragique de la situation viennent de ce que cet « autrement », en dépit d’un glissement vers une activité plutôt condamnable et de quelques transgressions vestimentaires bien innocentes, ne va en rien changer l’existence de Thouret : une vie triste passée en grande partie sur un banc du boulevard à regarder les passants, une amie (plus qu’une maîtresse) au physique proche de celui de l’épouse légitime (mais au caractère fort heureusement différent), un environnement sans fantaisie. Que ce soit dans le pavillon de Juvisy (la nuit) ou dans la chambre de la rue d’Angoulême (le jour) tous les efforts de Thouret ne parviennent pas à l’arracher à la grisaille et à la routine du quotidien.  

 

Roman d’une double vie ratée, Maigret et l’homme du banc parle d’un homme qui aura toujours été victime de ses proches – sa femme et sa famille, sa fille et son amant et, finalement, sa logeuse – et que les hasards de la vie auront un jour amené à vouloir croire à d’autres possibles, sans jamais oser franchir vraiment le pas. Une des nouvelles de Simenon s’intitule On ne tue pas les pauvres types ; ce roman de l’échec vient prouver le contraire.

Dans l’auto qui le ramenait à Paris, il fit une réflexion qui n’avait d’ailleurs aucune importance. Quand, à vingt ans, il était arrivé dans la capitale, ce qui l’avait le plus troublé était la fermentation de la grande ville, cette agitation continue de centaines de milliers d’humains en quête de quelque chose.

A certains points quasi stratégiques, cette fermentation était plus sensible qu’ailleurs, par exemple les Halles, la place Clichy, la Bastille et le boulevard Saint-Martin, où M. Louis était allé mourir.

Ce qui le frappait autrefois, ce qui lui communiquait cette fièvre romantique, c’étaient, dans cette foule en perpétuel mouvement, ceux qui avaient lâché la corde, les découragés, les battus, les résignés qui se laissaient aller à vau-l’eau.

Depuis, il avait appris à les connaître, et ce n’étaient plus ceux-là qui l’impressionnaient, mais ceux de l’échelon en dessus, récents et propres, sans pittoresque, qui luttaient jour après jour pour surnager, ou pour se faire illusion, pour croire qu’ils existaient et que la vie vaut la peine d’être vécue.

Georges Simenon - Maigret et l’homme du banc © Omnibus 2007

Tag(s) : #1952, #Paris, #Banlieue

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