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Maigret voyage (Paris, Monte Carlo, Lausanne..) n’est peut-être pas extraordinaire au niveau de l’intrigue mais excelle dans la peinture du monde très étroit de la haute finance internationale telle qu’elle était perçue à la fin des années cinquante. Le regard est peu amène – on connait le manque d’empathie de Maigret pour les hautes sphères – mais on retiendra la capacité de l’auteur à « oublier les différences de surface qui existent entre les hommes » et à « gratter le vernis pour découvrir, sous les apparences diverses, l’homme tout nu ». Car le roman tourne autour du thème récurrent chez Simenon de « l'homme nu » et propose une formidable étude de mœurs dans laquelle Maigret, en policier qui doit être à l’aise partout, voit les femmes et les hommes tels qu’ils sont une fois tombée la carapace de la respectabilité. Ne voit-il d’ailleurs pas dès le début de l’enquête la victime dans son bain et, plus tard, Van Meulen ne le reçoit-il pas alors qu’il est nu sur sa table de massage ? La petite comtesse ne sera pas mieux traitée, en robe de chambre dans sa chambre d’hôtel, défaite – « un cerne profond, bleuâtre, cernait ses paupières » – et faisant davantage que son âge. Les masques tombent (la comtesse boit « le whisky au goulot comme une pocharde des quais boit un grand coup de rouge ») et les apparences sociales sont vaines à cacher les peurs et le besoin de protection.

 

Ce souci des apparences traverse tout le roman et Maigret doit prendre beaucoup de précautions dans son enquête, ce que tous se chargent bien de lui rappeler, que ce soit le directeur d’un des palaces inquiet des fuites vers la presse ou le procureur qui a reçu des instructions en faut lieu. Ce souci de discrétion en deviendra même comique quand la victime, « l’un des clients les plus prestigieux de l’hôtel » quittera l’établissement par le monte-charge, le « chemin des malles et des gros bagages ». Mais tout lecteur fidèle connait l’habileté de Maigret à pénétrer toutes les strates de la société, même si celle qui l’intéresse ici – les riches, les puissants et les célèbres, les « people » de l’époque, qui évoluent du George-V à Monte Carlo et Lausanne – est loin d’être celle qu’il préfère, lui qui a « en horreur ces histoires de personnages trop connus dont on ne peut s’occuper qu’en mettant des gants. »

- Un policier, le policier idéal, devrait se sentir à l’aise dans tous les milieux…
C’était Maigret qui avait dit cela un jour, et toute sa vie, il s’était efforcé d’oublier les différences de surface qui existent entre les hommes, de gratter le vernis pour découvrir, sous les apparences diverses, l’homme nu.

Georges Simenon – Maigret voyage © Omnibus 2007

Du point de vue de l’enquête criminelle, Maigret voyage (Maigret and the millionnaires dans la traduction anglaise) est un roman sur l’intérêt, ou plutôt sur l’intérêt suffisant qui peut pousser quelqu’un à tuer, et sur la peur d’abandonner une existence dorée pour se retrouver face à une réalité beaucoup plus prosaïque. Maigret va donc pénétrer ce monde de luxe et d’oisiveté où il se sent « indésirable » et où tous, même le petit personnel, le regardent « avec suspicion » et c’est grâce aux explications d’un des protagonistes, à ce qu’il connaît de la vie mondaine (cf. Pietr le Letton) et à ses observations des coulisses d’un palace (cf. Les caves du Majestic) qu’il parviendra à confondre les coupables. Tout cela au prix de déplacements improvisés auxquels il n’est guère habitué et qu’il n’apprécie pas. Pas surprenant donc que la conclusion de l’enquête ait pour cadre l’univers familier et rassurant de son bureau du quai des Orfèvres, où ceux « qui font partie d’un certain monde et qu’on rencontre dans les palaces » ne seront plus finalement que des êtres effondrés et malheureux qui ont perdu la partie.

Ce qui le fâchait le plus, c’était l’impression qu’on avait en quelque sorte décidé de ses faits et gestes. Il ne venait pas à Lausanne parce que c’était son idée d’y venir, mais parce qu’on lui avait tracé un chemin qui y conduisait, bon gré, mal gré.

Georges Simenon – Maigret voyage © Omnibus 2007

Tag(s) : #1957, #Paris, #Lausanne, #Monte Carlo

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