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Le commissaire est à deux ans de la retraite (Il mènera encore une quinzaine d’enquêtes avant Maigret et Monsieur Charles) et c’est un Maigret bougon et rempli d’amertume qui doit découvrir qui a assassiné Léonard Lachaume, héritier d’une biscuiterie naguère florissante mais frôlant aujourd’hui le dépôt de bilan. Une l’entreprise délicate dans l’ambiance délétère de la vaste demeure où vit la famille unie dans le silence. Histoire d’arranger son humeur, Maigret a affaire à un jeune juge d’instruction qui tient à diriger les choses selon ses propres principes…

 

Maigret et les témoins récalcitrants pourrait être d’une totale banalité - histoires de familles, querelles d’intérêts, jalousie, adultère, etc. - mais c’est le portrait de ces témoins décidés farouchement à en dire le moins possible qui en fait un grand cru. Tout d’abord par la qualité des dialogues entre le commissaire et les différentes personnes impliquées dans l’affaire. Ensuite par les conditions de travail de Maigret qui doit agir sous le regard des autres, le juge mais aussi l’avocat de la famille, attentifs à la « méthode Maigret ».

 

« Trop de gens s’imaginaient que ces fameuses méthodes étaient un peu comme une recette de cuisine, établie une fois pour toutes, qu’il suffit de suivre à la lettre. »

 

Enfin par l’effet qu’exerce sur lui le lieu du crime, cette grande maison bourgeoise où tout est « en dehors du temps et de la vie », aussi décrépie que les finances de la famille et où règne une atmosphère étouffante, « ahurissante » (l’adjectif est utilisé deux fois par Simenon).

 

« C’était l’intimité des autres, en somme, que Maigret reniflait et maintenant, par exemple, dans la rue, les mains dans les poches de son pardessus, de la pluie sur le visage, il restait plongé dans l’ahurissante atmosphère du quai de la Gare. »

 

Roman crépusculaire et sinistre (la pluie n’arrange rien), histoire du long et lent déclin d’une entreprise et d’une famille devenues fantomatiques, Maigret et les témoins récalcitrants témoigne de la fin d’une époque où les petites affaires familiales ne peuvent lutter face aux grandes entreprises, mais aussi des changements que connaissent la police judiciaire avec le remplacement progressif des éléments issus du rang, comme Maigret, par des commissaires diplômés sortant rarement de leur bureau et la justice et ses jeunes juges prétendant diriger les enquêtes de bout en bout.

 

Maigret ira au bout de l’enquête mais sa réussite finale - « Maigret regarda la jeune femme qui ne bougeait pas, l’avocat un peu pâle, le magistrat qui ne s’était pas encore composé une attitude. » - et son retour vers le monde des vivants ne changeront en rien son humeur maussade.

 

« Maigret ouvrit le placard pour y accrocher son manteau et son chapeau humides, entrevit son visage dans le miroir fixé au-dessus de la fontaine et faillit se tirer la langue tant il se trouva une sale gueule. Certes, le miroir déformait quelque peu les images. Le commissaire n’en avait pas moins l’impression d’avoir ramené  du quai de la Gare une tête dans le genre de celle des gens qui habitaient l’ahurissante maison. »

 

Le pont national (avant-dernier ouvrage parisien sur la Seine en amont avant celui qu’emprunte le périphérique) est toujours là mais les maisons bourgeoises du quai de la gare à Ivry ont été remplacées par des immeubles. Le quartier a fait les frais de la transformation du treizième arrondissement autour de la Bibliothèque François Mitterrand. Il est toujours agréable de s’y promener en pensant à Nestor Burma et à Jules Maigret, témoins d’une époque disparue.

 

Citations : Georges Simenon – Maigret et les témoins récalcitrants © Omnibus

Tag(s) : #Paris, #Quais, #1958

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