Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Maigret se trompe est une enquête parfaite à base d’entretiens et d’interrogatoires minutieux des protagonistes, proches ou lointains, de l’affaire du crime du boulevard Carnot : la concierge, la femme de ménage, le distingué et célèbre professeur de médecine qui entretenait la jeune femme assassinée, son épouse et la sœur de celle-ci, son assistante, sans oublier l’ami de cœur de Lulu, un peu musicien, un peu ex-souteneur et donc coupable idéal. L’originalité tient à ce que le commissaire, qui ne semble pas pressé de recueillir le témoignage du chirurgien, réserve leur entretien pour la toute dernière partie du roman : « Ce qu’il savait de Gouin, il l’avait appris des paroles et des attitudes de cinq femmes différentes. » Un moment d’anthologie entre deux hommes secrets, issus de milieux sociaux semblables, deux êtres ayant « une connaissance à peu près égale des hommes et de la vie » et qui ne doivent rien à personne : « Comme le professeur, Maigret était né dans un petit village du centre de la France, et comme lui, il avait été de bonne heure livré à lui-même. » Plus proche de Simenon que de Maigret, le professeur Gouin n’est-il pas aussi la face cachée du commissaire, une sorte de portrait en négatif ?

 

La dimension sociale dans Maigret se trompe est essentielle et se décline en oppositions : les quartiers, entre l’avenue Carnot du quartier des Ternes, aisé et bourgeois, où vit le professeur Gouin et où il a installé Louise, et le boulevard de la Chapelle, domaine des truands et des prostituées, l’ancien milieu de Louise ; deux hommes, celui arrivé au sommet de sa profession et le modeste saxophoniste de bal musette ; deux femmes, l’épouse de Gouin et sa sœur. Des êtres souvent issus de milieux très modestes, que la réussite professionnelle et sociale n’aura pas réussi à satisfaire.

La petite auto noire le conduisit place Saint-Sulpice, qui, ans raison précise, était celle qu’il détestait le plus à Paris. Il y avait toujours l’impression d’être quelque part en province. Même les magasins n’avaient pas à ses yeux le même aspect qu’ailleurs, les passants lui paraissaient plus lents et plus ternes.

Georges Simenon – Maigret se trompe © Omnibus

Emile Gouin est bien évidemment la vedette de Maigret se trompe, et comme les vedettes, il sait se faire attendre. Ou plutôt, Simenon ménage ses effets. Placé au cœur de l’intrigue, jouissant d’une réputation flatteuse, protecteur de la jeune femme assassinée, protégé par toutes celles qui l’approchent, on ne parle que de lui mais il n’est qu’indirectement évoqué. Il faudra attendre les deux derniers chapitres pour que Maigret se décide à pénétrer dans ‘appartement de l’avenue Carnot pour avoir une discussion avec le brillant professeur. Mais ne sait-il pas déjà tout de lui grâce aux entretiens qu’il a eus préalablement ?  

- Vous l’aimiez ?
- Non.
- Pourquoi l’avez-vous épousée ?
- Pour avoir quelqu’un dans la maison. La vieille femme qui s’occupait de moi n’en avait plus pour longtemps à vivre. Je n’aime pas être seul, monsieur Maigret. Je ne sais pas si vous connaissez ce sentiment-là ?

Georges Simenon – Maigret se trompe © Omnibus

Analyse fouillée de la personnalité d’un homme à femmes (aux relations aussi passagères et furtives que dépourvues de sentiment), dur et tragique, mais aussi six portraits de femmes, si on inclue la victime, gravitant autour de lui - de la vieille fille frustrée à la fidèle assistante en passant par une épouse résignée et une fille facile - Maigret se trompe est un parfait exemple de ce que Simenon sait faire en matière d’étude psychologique. Car si l’intrigue et sa résolution n’ont finalement guère d’importance puisque tous les les protagonistes auraient pu être coupables, le lecteur a l’impression d’en savoir un peu plus sur la personnalité de chacun, surtout celle du professeur Gouin.

Tag(s) : #Paris, #1953

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :