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Étrange livre que Les scrupules de Maigret, en quelque sorte une enquête à rebours puisque le crime n’est découvert qu’au chapitre six, sur les huit que comporte le roman. En lieu et place d’une affaire criminelle, il s’agit de comprendre et d’anticiper les comportements de trois personnages, ici la relation triangulaire mari / épouse / belle-sœur que l’on retrouve dans Un meurtre en Hollande, Le fou de Bergerac ou Les vacances de Maigret. Une relation parvenue à un tel niveau de tension – Xavier Marton et sa femme Gisèle s’accusant mutuellement de vouloir s’éliminer – que l’on est plus proche du cas psychiatrique que de l’enquête policière. Comment devient-on un assassin ? La question, récurrente dans l’œuvre, est ici très présente.

 

« Si cette enquête n'était pas comme les autres et s'il ne savait par où la prendre, n'était-ce pas parce que, cette fois, il ne s'agissait pas d'un crime déjà commis, qu'il ne restait qu'à reconstituer, mais d'un crime qui pouvait se commettre d'un moment à l'autre ? [...] Ce qu'il avait à faire, cette fois, c'était, non pas reconstituer les faits et gestes d'un être humain, mais prévoir son comportement, ce qui était autrement difficile. »

 

Reconstituer les faits et gestes d’un être humain, Maigret sait faire, comme il l’a montré dans Maigret et le corps sans tête ou Maigret et la jeune morte. Mais la visite des époux Marton, l’un à la suite de l’autre dans son bureau de la P.J., le laisse perplexe et l’amène à s’informer sur les névroses et autres psychoses, tâche difficile du fait de la fin de non-recevoir au titre du secret professionnel que lui oppose le spécialiste que Xavier Marton a consulté. Les discussions avec son ami Pardon et les ouvrages de psychologie ou de psychanalyse qu’il consulte ne lui apprennent pas grand-chose, si ce n’est que personne n’est tout à fait normal et que, au final, ce qui reste, c’est l’homme.

 

« Maigret commençait à comprendre certains passages du traité de psychiatrie. Seulement, ce que l'auteur du livre exposait en termes ardus, avec des phrases compliquées, n'était en fin de compte que de l'humain. »

 

Les scrupules de Maigret est le premier roman d’une série dans laquelle l’intrigue policière s’efface devant les réflexions et les interrogations « psychologiques » sur la justice, sur la zone imprécise entre la responsabilité et l’irresponsabilité des hommes, un « domaine d’ombres où il est dangereux de s’aventurer ». C’est également l’occasion pour Maigret de se livrer à ses propres interrogations sur lui-même et sur Mme Maigret : le temps passe et tous deux ont atteint « tout doucement l’âge des menus ennuis, des petites réparations nécessaires »… Mais le couple qu’ils forment reste solide dans sa complicité et sa tendresse et s’oppose à l’absence d’amour chez les Marton.

 

« C’étaient de petites phrases banales qu’il avait entendues des centaines de fois, mais elles le frappaient, cette nuit, parce qu’il se demandait si Gisèle Marton les avaient jamais prononcées. »

 

Dans ce roman où il ne se passe pratiquement rien pendant presque cent pages, si ce n’est de vagues suspicions pouvant présager un acte violent, c’est d’amour – ou d’absence d’amour – dont il est question et donc, une fois de plus, d’humain. Et Maigret, tout « raccommodeur de destinées «  qu’il soit, est un peu perdu : « Ce qu’il avait à faire cette fois c’était, non pas de reconstituer les faits et gestes d’un être humain mais prévoir son comportement, ce qui était autrement difficile. » C’est justement sur ce point, sur ces «  personnages en chair et en os, des hommes et des femmes avec leurs passions et leurs intérêts » qu’il s’opposera aux magistrats, dont le Procureur général, qui eux sont sur des abstractions. Maigret, ce sont les vrais gens qui l’intéressent, ceux que l’on côtoie, que l’on interroge et que l’on arrête parfois, mais que finalement, à l’inverse des gens du Parquet, l’on comprend : « D’où chez eux [les gens du Parquet], une incompréhension quasi congénitale de certains problèmes, une attitude irritante devant certains cas que les hommes de la P.J., vivant pour ainsi dire dans une intimité permanente et presque physique avec le monde du crime, évaluaient d’instinct. »

 

Les scrupules de Maigret constitue une étape dans l’œuvre de Simenon. L’étude des personnages prend de plus en plus de place et le commissaire, confronté à son propre vieillissement, s’attache encore d’avantage à la personnalité de ceux auxquels il a affaire. Mais toujours avec ce discernement, cette emprise sur le réel et cette empathie qui sont peut-être les éléments de la « méthode Maigret » qu’il se garde bien de définir mais sur laquelle tout le monde l’interroge, comme ce criminologiste venu des Etats-Unis qu’il rencontre dans le bureau du directeur de la Police judiciaire.

 

Citations © Omnibus, 2007

Tag(s) : #1957, #Paris

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