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Dans sa biographie de Georges Simenon, Pierre Assouline rappelle que le romancier a connu à la fin des années 50 des problèmes familiaux et des ennuis de santé qui ont entrainé un état dépressif. Celui-ci est certainement à l’origine de la tonalité sombre que l’on retrouve dans Une confidence de Maigret comme dans Maigret et les témoins récalcitrants qui le précède et Maigret aux assises qui le suivra.

 

Dans Une confidence de Maigret, le commissaire est confronté une fois encore aux aprioris de certaines classes sociales. Bref, il se pose des questions : dès les premières pages, suite à la longue et fascinante conversation qu’il a avec Adrien Josset, dont l’épouse vient d’être assassinée, il est saisi par le doute. Tout accuse Josset mais il n’arrive pas le penser coupable. La suite du roman portera sur ses efforts pour cerner la personnalité et comprendre les motivations de l’humble pharmacien devenu riche grâce à un beau mariage, considéré de tous mais vite méprisé quand sa vie prend une tournure dramatique avec la mort de sa femme. Maigret peut bien douter de sa culpabilité mais, pour ceux qui se considèrent supérieurs à Josset, il est le suspect idéal.

 

Le récit de l’affaire est une confidence de Maigret à son ami le docteur Pardon plusieurs années après les faits. Persuadé de l’innocence de Josset, il revient sur un des cas de conscience qui l’a le plus perturbé au cours de sa longue carrière : comment un policier qui recherche la vérité et doit fournir aux juges les éléments qui leur permettront de se faire une opinion, pourrait-il  ne pas éprouver le besoin de se forger une « intime conviction », comme celle qui, dans La tête d’un homme (1931), l’avait conduit à prendre sur lui de faire évader légalement un condamné à mort pour mieux confondre les véritables assassins.

 

C’est dans l’analyse des milieux sociaux et des relations entre les femmes et les hommes qui les composent qu’il trouve les raisons de cette conviction. D’origine modeste, le fils du régisseur du château de Saint-Fiacre a gravi les échelons jusqu’à devenir commissaire divisionnaire et il sera pressenti pour être directeur de la police judicaire. Mais ses promotions n’ont en rien changé sa vision du monde : il sait d’où il vient, n’en a aucune honte, et se sent proche des humbles et des petites gens. Il ne sera jamais un parvenu et il sait que Josset n’en est pas un : ce n’est qu’un homme faible, fuyant, incapable de faire face à ses responsabilités personnelles (comme de quitter sa femme par exemple) et qui a gardé de ses années de vache maigre la nostalgie d’une vie simple (ses repas avec Annette dans le petit appartement et sa « fenêtre aux géraniums »). Finalement, il ne cherche qu’une échappatoire honorable devant l’adversité. Mais pour le juge Corneliau, figure à peine caricaturale du robin héréditaire, Josset n’est qu’un parvenu étranger à son monde – un transfuge social – et il est donc coupable, forcément coupable.

 

Maigret y avait pensé. L’idée lui était venue, dès le début, de se renseigner sur la vie privée de la victime et sur son entourage.

 

Jusqu’ici, il s’était heurté à un mur. Et c’était encore, comme dans le cas de Corneliau, une question de classe, voire de caste.

 

Christine Josset évoluait dans un monde plus limité que le magistrat, une poignée de personnalités dont on lit le nom dans les journaux, dont on relate les faits et gestes, au sujet desquelles on publie des échos fantaisistes, mais sur qui, en réalité, le grand public ignore presque tout. (Georges Simenon – Une confidence de Maigret © Omnibus)

 

On comprend donc qu’entre Maigret et son intime conviction et un Corneliau pour qui Josset est le coupable parfait, par convenance de classe comme par facilité, les relations soient tendues et même s’enveniment face à l’immiscion des juges d’instruction dans les enquêtes. Mais si les temps et les pratiques changent, Maigret reste fidèle à ses origines, à ses convictions et à sa méthode : solide, plébéien, bougon, il résiste et avance.

Tag(s) : #1959, #Paris

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