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Si l’on excepte Une erreur de Maigret, le commissaire n’est plus en activité dans les nouvelles ci-dessous. Dans sa retraite paisible à Meung-sur-Loire, il ressent toutefois la nostalgie, si ce n'est le regret, des années passées à la P.J. et il n’est que trop heureux quand il peut s’occuper d’une affaire, que ce soit pour donner un coup de main à son neveu (Jeumont, 51 minutes d’arrêt), répondre à la demande de la nièce de l’un de ses anciens collaborateurs (Mademoiselle Berthe et son amant). Ou tout simplement par curiosité comme dans Tempête sur la Manche ou Ceux du grand café, l’un des textes les plus sombres que Simenon ait écrit.

 

L’ordre suit celui proposé par Michel Carly dans le dixième et dernier volume de Tout Maigret chez Omnibus dans l’édition de 2008, avec des avant-propos de Dominique Fernandez, Pierre Assouline et Dennis Tillinac. Toutes les citations proviennent de cette édition © Omnibus. Ceux du grand café a été republié chez Carnets Omnibus avec une couverture et des illustrations de Jacques de Loustal.

8 - Une erreur de Maigret (1937)

 

La jeune vendeuse d’une librairie de la rue Saint-Denis est retrouvée morte dans le sous-sol du magasin, où elle était plus particulièrement chargée de présenter des ouvrages érotiques à une clientèle choisie. Après l’avoir interrogé au quai des Orfèvres, Maigret se rend dans la boutique avec le patron d'Émilienne, un homme pour qui il éprouve une profonde antipathie...

Une erreur de Maigret est l’une des nouvelles les plus courtes qu’ait écrite Simenon, à peine plus de huit pages. Peu convaincante dans son intrigue et dans son dénouement, elle n’est toutefois pas sans intérêt. En premier lieu parce qu’elle montre un Maigret très en colère contre son « suspect », qu’il finira par frapper comme cela le démangeait depuis les premières lignes. Une antipathie fondée sur ce que l’on appellerait aujourd’hui le « délit de faciès » : M. Labri est né au Caire, il est gras (même visqueux) avec des yeux sombres et brillants qui « n’étaient pas sans langueur et corrigeaient la veulerie de la bouche et du menton », il est obséquieux, c’est un « saligaud prudent, un saligaud armé du Code… ». Par contraste, Maigret est décrit dans sa version pachydermique : il est « trop grand, trop large pour un « sous-sol aménagé en boite à vices, en trappe à vineux » dans lequel il a « la sensation d’étouffer », il « a du mal à retenir ses gros poings ». Deux personnalités que tout oppose.

 

Maigret se laisse-t-il entraîner par l’apparence de M. Labri qui correspond aux aprioris de l’époque sur ce que l’on appelait avec dédain un Levantin ? Est-il bouleversé par le destin d’une jeune fille innocente, comme cela sera le cas avec Louise dans Maigret et la jeune morte ou Arlette dans Maigret au Picratt’s ? Est-il choqué par le type de commerce que tient M. Labri, la vente de « livres aux titres prometteurs, aux couvertures suggestives qu’on entoure de cellophane pour en épaissir le secret. » ?  Toujours est-il que sa bonhomie lui fait ici défaut, tout comme son instinct ou son intime conviction : « Je me suis trompé, grogna-t-il. Cela arrive à tout le monde ! »

9 - Jeumont, 51 minutes d’arrêt (1936)

 

A la gare frontière de Jeumont, entre la Belgique et la France, le policier chargé de contrôler les documents des passagers d’un train venant d’Europe centrale découvre un corps sans vie. Un médecin ayant constaté que la mort était  due à une aiguille enfoncée dans le cœur de l’homme et qu’il s’agissait donc d’un meurtre, le jeune inspecteur téléphone à Maigret, son oncle, pour lui demander son aide…

Toute l’action de la nouvelle se passe dans un train international en provenance de Varsovie et de Berlin, avec des passagers très différents que la promiscuité dans leur voiture de première classe rapproche : une demi-mondaine et un escroc, un archéologue, une Polonaise de Vilnius, un homme d’affaires et enfin la victime, un ancien banquier juif contraint de fuir l’Allemagne. Cette « mort dans un train » a déjà été utilisée par Simenon dans le premier Maigret qu’il ait écrit, Pietr le Letton. Mais ici, toute l’action est concentrée dans la gare de Jeumont, essentiellement dans la voiture du crime où ont lieu les interrogatoires. Même si Maigret se permettra deux incursions au buffet.

Huis clos à la Agatha Christie, l’enquête de Jeumont, 51 minutes d’arrêt s’appuie sur des informations recueillies auprès des polices de Berlin et de Vienne, sur la fouille des bagages et sur les interrogatoires des témoins. Si celle-ci est rigoureuse, les conclusions de Maigret semblent toutefois un peu rapides, rien n’indiquant le cheminement des réflexions le menant à la découverte de la vérité.

A noter qu’avec le personnage d’Otto Braun, la victime, « Un gros homme confortable, au crâne rasé, au type israélite assez prononcé » fuyant le régime national-socialiste, nous avons un rare exemple dans la série d’une histoire qui ne soit pas hors du temps.

10 - Mademoiselle Berthe et son amant (1938)

Maigret, à la retraite à Meung-sur-Loire, reçoit une lettre d'appel au secours d'une jeune femme vivant à Paris : intrigué, il se rend au domicile de Mlle Berthe, à Montmartre. Celle-ci lui raconte qu'elle se sent menacée de mort par son amant, qui a participé à un cambriolage au cours duquel un policier a été tué…

Cette histoire peu crédible est placée sous le signe de la nostalgie pour Maigret, qui sans trop l’avouer, s’ennuie un peu au bord de la Loire. La nostalgie des lieux familiers d’abord, Montmartre et ses immeubles sans ascenseur, un bistrot et sa terrasse ensoleillée, un comptoir où l’on joue aux dés. L’ex-commissaire y retrouve des personnages familiers du Paris populaire : la petite couturière en chambre, une concierge, des petits voyous… Et aussi la nostalgie des années passées au quai des Orfèvres, où il fera un bref passage incognito.

« Et autour de Maigret, c’était comme une quintessence de ce petit monde de Montmartre, qui travaille bravement, en se contentant de menues joies. »

C’est pourtant un Maigret bougon qui commence cette enquête qui n’a rien d’officielle, un peu vexé de s’être laissé convaincre si facilement par cette jeune femme qui se recommande d’un de ses anciens collègues. Pourtant, il suit l’affaire, « tire son plan » comme il dit. Est-il intrigué par ce que lui raconte Mlle Berthe, ou n’est-il pas fâché de la promiscuité avec la jeune couturière au chapeau coquin et aux formes appétissantes ? C’est finalement l’empathie qui l’emportera, une fois les choses éclaircies. Et comme cela lui est arrivé quand il était en service, il laissera l’amour triompher de la justice et le destin faire le reste.

11 - Tempête sur la Manche (1938)

Les Maigret sont bloqués à Dieppe par une tempête qui rend impossible toute traversée vers l’Angleterre. Alors qu’ils prennent leur mal en patience dans une pension de la ville, Jeanne Fénard, la jeune femme qui y travaille comme servante, est abattue dans la rue. Pendant que la police suit l’affaire, Maigret, en retraite depuis quelques mois, ne peut s’empêcher de mener sa propre enquête…

Est-ce parce que des voyageurs sont bloqués dans une pension de famille à Dieppe (ville déjà évoquée dans Pietr le Letton) par une tempête qui empêche les navires de prendre la mer, que cette nouvelle a un petit côté Agatha Christie ? D'abord du fait de l'espace clos qu’est la pension, avec des protagonistes que rien en apparence ne rapproche. Et malgré le format court du récit, la description de la maison tenue par Mlle Otard et de ses pensionnaires est précise : comme Balzac avec la pension Vauquer dans Le père Goriot, Simenon pose le décor et introduit les protagonistes avant de lever le rideau avec l’assassinat de la servante. Comme souvent aussi chez Christie, on découvrira le moment venu que ces personnages très différents, la patronne et sa servante, un couple en voyage de noce, une femme en convalescence, sont en fait liés par un élément commun qui permettra de comprendre ce qui s’est passé. Une communauté de destins en quelques sorte.

On retrouve aussi dans Tempête sur la Manche un binôme familier chez la reine du whodunit, le commissaire de police en charge de l’enquête et un détective perspicace, amateur ou non – ici Maigret, à la retraite depuis trois mois. Une cohabitation plutôt harmonieuse entre un Maigret qui ne veut se mêler de rien mais furette partout et un commissaire de police assez sûr de lui qui, tel un Hercule Poirot, ne ménage pas ses effets pour annoncer la confrontation finale :

« Vous parlez des gens qui sont dans la salle à manger ?

J’ai tenu, en effet, à les réunir dans une pièce et à les empêcher d’aller et venir…Je vais vous annoncer une nouvelle qui va peut-être vous surprendre : le meurtrier ou la meurtrière de la fille Jeanne Fénard est parmi eux ! »

Maigret est ici fidèle à ses habitudes, il tisonne les poêles de la maison, bougonne à plaisir, force un peu sur les grogs… – avec toujours cet air de ne pas y toucher. Tempête sur la Manche lui permet de se remémorer des lieux familiers. Ainsi le poêle et la pendule sur la cheminée de la pension Otard ne lui rappellent-ils pas son bureau du quai des Orfèvres ? Et pour mener son enquête, et aussi pour s’évader, n’est-il pas heureux de retrouver ces endroits familiers que sont pour lui le café, la brasserie et même un bal musette ?

12 - Le notaire de Châteauneuf (1938)

Maigret, à la retraite dans sa maison de Meung-sur-Loire, est interrompu dans ses activités de jardinage par la visite d'un notaire, venu lui demander son aide. Le notaire est amateur d'ivoires gravés, et depuis quelques semaines, des pièces de sa collection disparaissent de façon mystérieuse…

Comme dans Mademoiselle Berthe et son amant, Maigret se fait un peu forcer la main pour aider le notaire de Châteauneuf, qui a constaté la disparition d’objets précieux – des pièces rares en ivoire – de sa collection. Qui pourrait-on soupçonner dans cette belle maison qui respire la sérénité et le bonheur familial? N’est-ce pas justement parce que tout y est calme et équilibre que ces larcins prennent une telle importance :

« Et justement c’était troublant à force de perfection ! Au point que Maigret avait l’impression de s’enfoncer insensiblement dans un monde trop parfait, trop heureux, où il n’y avait pas de place pour les petites et les grandes saletés de la vie dont il s’était occupé pendant plus de trente ans.

C’est alors qu’il comprit, qu’il tressaillit soudain comme si là, dans ce décor de douceur et de paix, il avait aperçu une chose vilaine et répugnante, un scorpion, par exemple, ou un reptile.

Quelqu’un avait volé ! »

Une histoire de famille, finalement, dans cette belle maison où règne « une telle volonté d’harmonie dans les moindres détails ». La résolution de l’affaire ne sera pas difficile et Maigret retrouvera le soir même Mme Maigret à Meung-sur-Loire, tout imprégné de l’ambiance de la maison du notaire et de ses cailloux si blancs dans le jardin.

13 - L'improbable Monsieur Owen (1938)

Maigret, passe ses vacances sur la Côte d'Azur, dans un palace de Cannes, invité par le portier, M. Louis, une vieille connaissance. Bien que décidé à profiter du soleil méditerranéen, il va toutefois mener ses propres investigations lorsqu’on découvre un jeune homme noyé dans la baignoire de la chambre occupée par un Suédois, en villégiature à Cannes et accompagné de son infirmière…

Je n’ai jamais trouvé cette nouvelle très convaincante. Simenon était assez fasciné par le monde des palaces et les habitués qui s’y côtoient, la haute société comme les aventurières et les escrocs et l’on sait que Maigret aime la Côte d’Azur. Mais cette histoire de faussaire et d’usurpation d’identité est un peu tirée par les cheveux. On peut quand même sourire au moyen que Maigret utilise, se faire passer pour un maître-chanteur prêt à monnayer son silence contre la remise d’une pièce compromettante… qu’il n’a pas. Une autre version de Maigret tend un piège !

Mais on s’amusera de la transformation d’un Maigret urbain en estivant – pendant que Mme Maigret veille sur l’une de ses nombreuses tantes – un jeune retraité plutôt satisfait de sa nouvelle condition qui paresse sous le soleil méditerranéen et a même renouvelé sa garde-robe :

« Maigret faisait la sieste, comme un pacha. Sur une chaise, il y avait son pantalon de flanelle blanche et, aux pieds de celle-ci, des souliers blanc et rouge du plus heureux effet. »

Bref un homme en vacances :

« Maigret était heureux ! Il avait mangé comme quatre, bu comme six, aspiré le soleil par tous les pores comme cinquante candidates à un concours de maillots de bain. »

14 - Ceux du grand café (1938)

 

Un peu désœuvré après trois ans de retraite à Meung-sur-Loire, Maigret, pour occuper une partie de ses journées, prend l'habitude de jouer aux cartes avec les habitués du Grand-Café. Une vie paisible jusqu'au jour où un drame bouleverse la petite ville : le boucher, un de ses partenaires de belote, est retrouvé au volant de sa camionnette, une balle dans la poitrine…

 

Maigret ne joue pas souvent aux cartes mais il aime regarder les joueurs de manille ou de belote – il ne ne comprend rien au bridge, comme il le reconnait dans Les vacances de Maigret – en buvant en verre au café du coin, surtout en province. Dans Ceux du grand café, c’est à la table des habitués du principal établissement de Meung-sur-Loire, « le lieu de réunion sélect de notre ville » qu’on le retrouve. L’occasion pour Simenon, dans le premier chapitre, de brosser un tableau réaliste des notables locaux – le maire également vétérinaire, le maréchal-ferrant, le boucher – et de leurs habitudes. Une évocation des mois qui passent également, que rythment les boissons consommées par les joueurs.

 

La mort violente du boucher sera le point de départ de ce que l’ex-commissaire appellera un drame. Un événement dont Maigret va immédiatement percevoir la sinistre réalité mais dont il refusera de parler à quiconque, peut-être par honnêteté morale. Cela lui vaudra quelques inimitiés et même des tensions avec Mme Maigret. Ce n’est que trois ans plus tard qu’il livrera son analyse à son épouse, démontrant qu’il n’a rien perdu de son intuition.

 

« Imbécile !... Je savais bien que tu ne comprendrais pas… Je te parle d’envoûtement…Eh bien ! C’en est un aussi… Une manie si tu préfères, un besoin qu’on se crée quand on n’a rien d’autre à faire…

C’était la première fois qu’il risquait une allusion à se retraite, mais ce n’était pas la première fois que Mme Maigret y pensait. »

 

Ceux du grand café, dont l'action se déroule entièrement à Meung-sur-Loire, est un texte fort sur l’ennui que l’on ressent dans les petites villes, celui de la routine quotidienne pour les habitués de la partie de manille ou celui du manque de responsabilités pour le commissaire à la retraite. Un ennui qui amène les individus à rêver un peu trop fort et à prendre des décisions d’autant plus tragiques qu’elles sont dérisoires.

Tag(s) : #Nouvelles, #Paris, #1936, #1938, #Meung-sur-Loire

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