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Maigret et le client du samedi est une tragédie ironique que l’on peut apparenter au réalisme social du « Kitchen sink realism » des auteurs dramatiques anglais de la fin des années 50 et du début des années 60 (le roman est de 1962) qui décrivait la vie ordinaire de la classe ouvrière, pas très riche et pas très bien logée. Un genre dur, hyperréaliste, qui contrastait avec les pièces à la mode précédemment qui évitaient tout sujet dérangeant ou toute référence à la réalité crue.

 

Telle est l’histoire de Léonard Planchon, un artisan peintre honnête et travailleur, mais finalement faible et médiocre, qui ne voit pas poindre le drame quant un de ses employés déploie son emprise sur son activité professionnelle et s’immisce dans sa vie privée. Chassé de chez lui, dépossédé de son honneur et de sa dignité, séparé de sa petite fille qu’il adore, plongeant dans l’ivrognerie, Planchon confiera à Maigret – qu’il suivra jusque chez lui, boulevard Richard-Lenoir – qu’il ne pense qu’à tuer sa femme et l’amant de celle-ci.

 

« - A présent, vous voulez la tuer ?

- Je ne vois pas d'autre solution ... Nous avons été heureux tous les trois ... Renée n'était peut-être pas une bonne ménagère ... Je ne veux rien dire de mal sur son compte ... Elle a passé son enfance dans une ferme où on ne se préoccupait guère d'ordre et de propreté ... Dans le marais, là-bas, on appelle ces fermes-là des cabanes et il arrive, l'hiver, que l'eau envahisse les pièces .. »

 

Personnage à la fois noble et pitoyable, enfermé dans un dilemme sans échappatoire, il intrigue Maigret et attire même sa sympathie, bien que celui-ci soit bien en peine de mener une enquête sur un crime qui n’a pas été commis.

 

« Il devinait, chez Planchon, un côté pathétique qui le déroutait. On avait l’impression d’une passion contenue, d’une détresse écrasante en même temps que d’une extraordinaire patience.
Cet homme-là, il en aurait mis la main au feu, avait peu de contacts avec ses semblables et, chez lui, tout se passait à l’intérieur. »

 

Dans ce roman au fil psychologique, Maigret ne peut se fonder que sur son instinct : pas d’indice, pas vraiment de mystère, juste un cheminement inévitable vers la conclusion et la révélation d’une machination meurtrière. Y-a-t-il vraiment une enquête dans Maigret et le client du samedi soir ? Et, si oui, son élucidation est-elle un succès ? L’homme qui voulait venger son honneur bafoué deviendra victime et Maigret ne pourra rien faire pour arrêter le cours des événements. C’est même sa déposition aux assises qui permettra aux coupables de bénéficier des circonstances atténuantes ! Alors que le contraste entre un Planchon qui voit sa vie familiale se décomposer et un Maigret que l’on a rarement vu passer autant de temps chez lui – à diner avec sa femme et à regarder le soir la télévision – est saisissant, la lecture de ce bref roman laisse un goût amer, celui de l’inachevé et de la culpabilité pour un Maigret qui aura finalement « l’impression d’avoir trahi l’homme au bec de lièvre » qui lui avait accordé sa confiance.

Tag(s) : #1962, #Paris

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