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Ecrites en 1938 et 1939, ces nouvelles sont assez inégales, la meilleure étant peut-être L’Auberge aux noyés. Outre La vieille dame de Bayeux, intéressante pour son évocation de la vie de province, mais peu crédible, on retiendra Stan le tueur, une histoire qui revient à cinq reprises dans la série de Maigret. Enfin, Simenon s’essaie à nouveau à l’exercice de la résolution d'un crime en lieu clos dans Vente à la bougie, avec plus de bonheur que dans La fenêtre ouverte, écrite quelques années plus tôt.

L’ordre suit celui proposé par Michel Carly dans le dixième et dernier volume de Tout Maigret chez Omnibus dans l’édition de 2008, avec des avant-propos de Dominique Fernandez, Pierre Assouline et Dennis Tillinac. Toutes les citations proviennent de cette édition © Omnibus.

15 - L’étoile du Nord (1938)

Le commissaire range ses affaires en prévision de son imminent départ à la retraite quand il « intercepte » au petit matin un appel de police-secours. Il n’en faut pas plus pour qu’il se rende sur les lieux – on ne disait pas encore la scène de crime –, un hôtel de seconde zone près de la gare du Nord (dont le nom est celui du train reliant Amsterdam à Paris où commence l’enquête de Pietr le Letton) dans lequel un représentant de commerce a été tué d'un coup de couteau. Alors que ses collègues recueillent les témoignages, il arrête Céline, une jeune fille pressée d’aller prendre son train, et découvre qu’elle a quitté précipitamment la chambre qu’occupait la victime, Georges Bompard. Il va s’ensuivre un interrogatoire difficile dans le bureau de Maigret, Céline cachant mal derrière son arrogance et sa rébellion la panique qu’elle ressent devant une situation qui lui échappe.

Face à une « cliente » difficile et contre laquelle il ne peut pas grand-chose, Maigret est comme un père face à sa fille adolescente en pleine crise : désemparé, vite agressif, il tourne en rond, s’obstine à chercher à savoir à tout prix qui est réellement Céline. C’est un coup de téléphone de Mme Maigret, occupée à régler les derniers aménagements de leur maison de Meung-sur-Loire, qui l’éloigne de « l’atmosphère tendue, crispée, malsaine de son bureau où, depuis des heures et des heures, se poursuivait une lutte épuisante. » et le ramène à la réalité : si la jeune fille n’a pas pu tuer Bompard, il faut chercher dans le passé des résidents de L’étoile du Nord qui avait une raison de lui en vouloir.

Abordant discrètement la question du détournement de mineure, Simenon dresse le portrait d’une jeune fille romanesque en rupture avec sa famille et aveuglée par les belles paroles d’un homme sans scrupules. Sans solution devant la personnalité affirmée de Céline, tout d’abord brutal dans son attitude et ses réactions, Maigret parviendra à la ramener à la raison. Un peu comme pour une fille qu’il n’aurait pas eue ou n’aurait pas vu grandir…

16 - L’auberge aux noyés (1938)

Alors que Maigret est en mission en province, un événement curieux l’amène à se mêler à une enquête de la gendarmerie : sur la route qui relie Nemours à Montargis, non loin de l'hôtel-restaurant L'Auberge aux Noyés, un camion a heurté une voiture qui a été précipitée dans le Loing. Lorsqu'on retire le véhicule de la rivière, on ne trouve pas trace d’occupants, mais dans le coffre est dissimulé le cadavre d’une femme, la gorge tranchée…

L’auberge aux noyés est une des meilleures nouvelles de la série : elle est bien structurée et l’intrigue, une mise en scène improvisée mais machiavélique, est tout à fait plausible. La « méthode Maigret », cette « activité décousue » qui déconcerte ceux qui ignorent sa façon de procéder, fait merveille : le commissaire furète, observe sans grand souci de logique, jusqu’à ce que les éléments épars soient rassemblés et que l’affaire soit expliquée dans une reconstitution implacable. Et c’est Maigret tel que nous le connaissons qui est ici à l’œuvre : celui des mauvais jours, maussade et bougon, « les mains dans les poches de son pardessus, le chapeau melon transformé en réservoir d'eau » qui va se progressivement devenir un homme plus calme, plus confiant dans sa déduction qui ira jusqu’à déclarer : « La vie est belle ! »

On retrouve dans L’auberge aux noyés nombre d’éléments qui sont autant de repères dans la vie et la carrière de Maigret : la rivière près d’un canal avec sa péniche et son marinier, l’auberge au bord de la Nationale 7, accueillante aux touristes et aux amoureux, la pluie froide qui accompagne tant d’enquêtes. Les références gastronomiques ne manquent pas : L’auberge aux noyés dont la table n’est pas fameuse mais où un journaliste a découvert un vouvray formidable, L’hôtel de la Cloche, à Montargis, à la cuisine beaucoup plus intéressante, le caboulot dans lequel Maigret se régale d’un fricandeau à l’oseille après avoir dû se contenter de bière et de sandwiches au jambon… Quant aux personnages, tout oppose le respectable notaire de Versailles et le jeune homme « dévoyé » dans les bras duquel est tombée une jeune fille de bonne famille romanesque et exaltée (cf. la nouvelle précédente, L’étoile du Nord). Sans oublier les « seconds rôles », chauffeur routier, pompiste, journalistes et badauds, qui contribuent à rendre si vivants les nouvelles et les romans écrits par Simenon.

17 - Stan le tueur (1938)

L’affaire des tueurs du Nord revient dans plusieurs romans et nouvelles, la première fois dans Stan le tueur. Il ne faut toutefois pas y voir une histoire à épisodes mais plutôt des variations sur un même thème, celui de bandits qui attaquent des fermes isolées du nord de la France et assassinent leurs occupants après les avoir dévalisés. Toutes concernent des planques de Maigret et de ses inspecteurs dans le Marais, devant un hôtel de la rue de Birague dans Stan le tueur (1938), Cécile est morte (1940) et Maigret et l’inspecteur malgracieux (1946), dans la rue du Roi-de-Sicile dans Maigret et son mort (1947). Il est encore fait allusion à l’affaire dans Les mémoires de Maigret (1950).

Cette enquête, qui revient donc dans trois romans et deux nouvelles, n’est développée que dans Stan le tueur, qui décrit l’histoire de bout en bout, depuis la mise en place de la planque jusqu’à l’élimination de la bande, et dans Maigret et son mort, dans lequel l’assassinat d’un garçon de café va permettre de remonter aux crimes des « tueurs de Picardie », qui ne sont plus polonais mais tchèques. Il en est simplement fait mention dans Cécile est morte, Maigret n’ayant pas le temps de suivre l’enquête. Par contre, c’est le souvenir de l’opération de la rue de Birague qui va conduire le commissaire dans Maigret et l'inspecteur malgracieux à faire le lien avec un de ses collaborateurs y ayant participé.

Outre que Stan le tueur est un récit à part dans la série, on retiendra la précision avec laquelle Simenon décrit l’opération devant l’hôtel Beauséjour, un établissement miteux de la rue de Birague (le Marais d’avant-guerre n’est pas encore le quartier gentrifié qu'il est aujourd’hui) et le rôle de chaque participant. La nouvelle vaut également pour le personnage d’Ozep, extravaguant mais fragile, assez complexe pour que Maigret peine à trouver la clé de l’énigme.

La nouvelle est parue en 1942 avec Mademoiselle Berthe et son amant dans un volume intitulé Les silences de Maigret.

18 - La vieille dame de Bayeux (1938)

L’action se passe à Caen où Maigret a été envoyé pour réorganiser la brigade mobile. A la demande d’un magistrat, il reçoit Cécile Ledru, une jeune femme de vingt-huit ans qui lui fait part de ses doutes sur les circonstances de la mort de Joséphine Croizier, une riche veuve de soixante-huit ans, dont elle était la demoiselle de compagnie.

Maigret renoue avec une ville qu’il connaît depuis Le port des brumes (1932), provinciale et tranquille, et la haute bourgeoisie qui abrite sa respectabilité derrière les façades de ces « graves hôtels particuliers qu'on ne trouve plus qu'en province ». Comme dans La maison du juge ou Le fou de Bergerac, il retrouve un milieu opulent et influent, protégé en haut lieu, mais qui cache ses secrets. Un milieu qu’il tient particulièrement en horreur mais, dans lequel il évolue étrangement avec aisance et même une certaine délectation. Comme si le gros chat qu’il aime à être se réjouissait par avance de venir à bout des rats qui s’agitent autour de lui. Comparaison certes osée mais qui reflète l’image que le commissaire à du coupable, une « crapule intégrale ».

La vieille dame de Bayeux est une histoire sordide, dans laquelle la sauvegarde des apparences et la cupidité mènent au crime le plus abject. Un crime si complexe dans sa préparation et sa réalisation qu’il aurait pu être parfait. La nouvelle demande donc une double lecture : la résolution d’une énigme dans la tradition du whodunnit, résolue par un Maigret tout en finesse, et la peinture d’un milieu provincial à la respectabilité de façade, qui ne peut cacher son amertume quand le coupable, l’un des siens, est confondu et arrêté.

19 - L’amoureux de Madame Maigret (1938)

Cette nouvelle montre les Maigret, qui ont provisoirement quitté le boulevard Richard-Lenoir pour la place des Vosges, dans leur vie quotidienne. Nous sommes en juin, il fait chaud, les fenêtres sont grandes ouvertes et Mme Maigret vaque à ses occupations ménagères tout en étant attentive à ce qui se passe dans le square en bas de l’immeuble. C’est elle qui va remarquer plusieurs jours de suite l'homme élégant au chapeau gris perle et à la canne à pommeau sculpté assis sur un banc. Maigret la plaisante sur son « amoureux », mais, un soir, voyant que celui-ci ne bouge pas alors que le square va fermer, il descend et constate que l’inconnu est mort.

Mme Maigret prend ici une grande place, puisque, de simple témoin – « Je te prie que remarquer que je t’interroge dans l’exercice de mes fonctions… » – elle va en arriver à mener sa propre enquête en parallèle de celle du commissaire. Il manifestera une certaine irritation à la voir empiéter sur son territoire –- « Ce n’est pas parce que tu as presque failli avoir du flair qu’il faut commencer à me donner des conseils ! » – et parvenir pratiquement aux mêmes conclusions que lui.

On retrouve dans L’amoureux de Madame Maigret tous les éléments d’une enquête menée par un policier et une équipe : inspecteurs occupés à récolter les témoignages de proximité, médecin légiste, spécialistes des empreintes, archivistes des sommiers… Quoiqu’en pensent certains, Simenon a été l’un des premiers à l’origine du roman de procédure policière. Mais c’est bien sûr Maigret qui est au centre des choses, impeccable dans ses interrogatoires, que ce soit celui de la concierge ou celui des principaux suspects. Il sortira toutefois de l’aventure doublement vexé, d’avoir été pour ainsi dire doublé par Mme Maigret et d’apprendre que l’affaire, qui ressort du bureau en charge du contre-espionnage, lui est finalement retirée.

20 - L’homme dans la rue 1939)

Le corps d'un médecin viennois, installé à Neuilly-sur-Seine, est retrouvé dans le Bois de Boulogne, tué d'un coup de revolver. Faute d’indices, Maigret fait procéder à une reconstitution avec un faux suspect, espérant que l’un des badauds présents se trahira ou le mènera sur une piste. Une chasse à l'homme qui va durer cinq jours commence…

L’homme dans la rue est l’interminable filature dans Paris d’un homme dont on ne sait s’il est coupable ou témoin dans une affaire criminelle. Maigret et ses inspecteurs s’accrochent à leur cible avec patience et ténacité, ne relâchent jamais leurs efforts pour épuiser un homme que le manque d’argent, la faim et la fatigue vont conduire à n’être plus qu’un fantôme avec « collée à ses vêtements, une sourde odeur de misère ». Acculé, piégé, il ne pourra que se livrer pour que soient élucidée une banale et triste affaire de crime passionnel. L’homme dans la rue ou jusqu’où peut-on aller pour protéger quelqu’un que l’on aime.

21 - Vente à la bougie (1939)

L’action se passe en janvier, dans une auberge du bocage vendéen où des paysans sont venus pour la vente aux enchères d'une « cabane », une ferme et ses prés attenants. Alors que la soirée se déroule dans la salle commune, un des éventuels acheteurs est assassiné dans sa chambre et l’importante somme d’argent qu’il destinait à l’achat a disparu. Maigret, qui dirige alors la brigade mobile de Nantes, se rend sur les lieux pour interroger les occupants de l'auberge et procéder à une reconstitution méthodique.

Se déroulant sous une pluie glaciale d’hiver, dans une auberge isolée « au plus lointain de la Vendée », la nouvelle est la longue et patiente reconstitution d’un crime par Maigret, qui sans relâche, reprend les choses, pose et repose les mêmes questions, fait répéter à chacun ses moindres gestes. La description des lieux, de la salle aux chambres, de la cave à la cuisine, est précise, minutieuse. Comme l’est celle des personnes présentes le soir du crime : l’aubergiste, sa femme et leur bonne, un vieux pêcheur d’anguille, un douanier, un fermier ruiné, des paysans venus pour une vente. Tous peuvent être coupables d’assassinat et de vol dans cette affaire où il n’est pratiquement question que d’argent, celui que certains ont perdu et celui que d’autres possèdent encore, celui qui permet de rêver à une vie meilleure, ou, plus prosaïquement, celui que l’on désire par cupidité.

Cette nouvelle, rare incursion de Simenon dans le roman à énigme en lieu clos, est très réussie. Les personnages sont bien typés et crédibles et l’atmosphère froide et humide qui entoure l’auberge accentue encore la tristesse d’une histoire dans laquelle l’argent n’est finalement qu’un moyen de lutter contre la peur de l’abandon et de la solitude. Même Maigret est triste dans la voiture qui le ramène à Nantes sous la pluie. Sale temps, sale métier !

Tag(s) : #1938, #1939, #Scènes de la vie de province, #Paris, #Nouvelles

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