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Maigret pense que Joseph Heurtin, condamné à la peine capitale pour le meurtre d'une riche Américaine et de sa femme de chambre, a été un coupable un peu trop parfait. Il  organise sa fausse évasion de la prison de la Santé, pour mieux rechercher le véritable assassin et les commanditaires éventuels du crime. La tête d’un homme devient alors une longue traque impliquant Heurtin mais aussi Jean Radek, un ancien étudiant en médecine, et un couple de riches Américains. Dans l’univers cosmopolite d’avant-guerre où se mêlent déclassés et oisifs fortunés, monde et demi-monde – univers dont Georges Simenon était familier1 – l’action, assez rocambolesque, se déroule entre les brasseries à la mode de Montparnasse, La Coupole en particulier, et les villas cossues de Saint-Cloud.

« Au carrefour Montparnasse, la vie battait son plein. Il était midi et demi. Malgré l’automne, les terrasses des quatre grands cafés qui s’alignent à proximité du boulevard Raspail regorgeaient de consommateurs parmi lesquels il y avait une proportion de quatre-vingts pour cent d’étrangers. » © Fayard 1931

Si le point de départ de l'histoire est peu crédible  – on sait que Maigret se veut un raccommodeur de destinées mais de là à aller contre une décision de justice et à faire évader un condamné à mort, il y a une distance – la suite est efficace, les péripéties de la traque, filature, poursuite, tentative de suicide, suicide…, parvenant à créer une forme de suspense. Une intrigue qui se prête bien à l’adaptation à l’écran (deux films et sept téléfilms, un record), ce que confirma dès 1933, deux ans après la parution du roman, le succès du film réalisé par Julien Duvivier, avec Harry Baur dans le rôle du commissaire.

Alors qu’une partie du roman concerne la « fuite » de Joseph Heurtin, un être fruste ballotté par la vie, Simenon s’intéresse surtout à la personnalité de Jean Radek, un étudiant tchèque frustré que sa brillante intelligence ne soit pas reconnue, prêt à la mettre au service d' un plan machiavélique.

« Il est seul ! Il veut rester seul ! Il se ronge. Il puise une volupté perverse dans sa solitude, sans le sentiment de sa supériorité et de l’injustice su sort à son égard. » © Fayard 1931

Face à ce personnage cynique, manipulateur et (trop) sûr de lui, qui n’est pas sans rappeler le Raskolnikov de Crime et Châtiment, Maigret se livre à une guerre des nerfs, opposant sa placidité à l’arrogance de Radek et l’amenant inexorablement à douter de plus en plus de lui-même.

« C’était le Maigret des grands jours, le Maigret puissant, sûr de lui, placide. » © Fayard 1931

Patient comme toujours, tenace comme jamais – il risque sa carrière dans l’affaire –  accroché à son intime conviction, il répare une erreur judiciaire mais pas une existence (« Celui-là ne remontera jamais le courant ! » dit-il à propos de Joseph Heurtin) et livre le vrai coupable à la cour d’assises qui l’enverra à l’échafaud2. La tête d’un homme pour celle d'un autre. De quoi laisser Maigret abattu, bouleversé par les derniers mots du condamné avant son exécution – « Vous allez retrouver votre femme, n’est-ce pas ?... Elle vous a préparé du café … » – incapable alors de rentrer chez lui et de retrouver un peu de chaleur et de normalité.

1. Le roman a été écrit sur les lieux d’une partie de l’action, à l’hôtel Aiglon, situé boulevard Raspail, à deux pas des brasseries du boulevard Montparnasse décrites dans le roman.

2. La peine de mort ne sera abolie en France que cinquante ans après la parution du roman.

Le monde de Maigret - 5

Tag(s) : #1931, #Paris

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