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Le charretier de La Providence est l'un des meilleurs romans de Simenon : histoire (plus qu’intrigue) poignante, personnages fouillés et construction impeccable. Dès le premier chapitre, « L’écluse 14 », après un rappel minutieux des faits, heure par heure, le décor est planté : les habitations au bord du canal, les écluses, les péniches, les chemins gorgés d’eau… Et, comme très souvent, Simenon donne les conditions climatiques : « Le dimanche – c’était le 4 avril – la pluie s’était mise à tomber à verse dès trois heures de l’après-midi. ». Une pluie qui ne cesse pas et contribue à créer une atmosphère déprimante.

« En arrivant à Dizy, il n’avait vu qu’un canal étroit, à trois kilomètres d’Epernay, et un village peu important près d’un pont de pierre.

Il lui avait fallu patauger dans la boue, le long du chemin de halage, jusqu’à l’écluse, qui était elle-même distante de deux kilomètres de Dizy.

Et là, il avait trouvé la maison de l’éclusier, en pierres grises, avec son écriteau : Bureau de déclaration.

Et il avait pénétré au Café de la Marine, qui était la seule autre construction de l’endroit.

A gauche, une salle de café pauvre, avec de la toile cirée sur les tables, des murs peints moitié en brun, moitié en jaune sale.

Mais il y régnait une odeur caractéristique qui suffisait à marquer la différence avec un café de campagne. Cela sentait le harnais, le goudron et l’épicerie, le pétrole et le gasoil. » © Omnibus, Paris, 2007.

Maigret enquête sur la mort de Mary Lampson, la femme d’un colonel britannique qui navigue sur les canaux à bord de son yacht le Southern Cross. Elle a été retrouvée étranglée dans une écurie près du canal latéral à la Marne. La présence de cette belle femme élégante dans le monde rude des mariniers, des pilotes et des éclusiers ne peut qu’intriguer. Le commissaire, une fois de plus, va devoir reconstituer l’histoire d'un homme trahi et abandonné, alors qu’il se trouve dans une situation épouvantable, par celle qu’il aime et qui ira jusqu’à la tuer lorsque le hasard la lui fera retrouver. Un homme qui fut respectable et qui a cru retrouver un peu de paix en travaillant le long des canaux et en s’inventant une nouvelle vie.

Comme on l’a vu, cette histoire banale et triste à pleurer se déroule dans des paysages sinistres, battus par la pluie, où les hommes pataugent dans la boue des chemins de halage. Pourtant, bien qu’il soit à la peine et doive faire des kilomètres à pied ou à bicyclette, Maigret est à l'aise dans ce monde d'hommes travaillant dur et de femmes ne mâchant pas leur peine1. A bord des péniches ou dans les caboulots qui jalonnent le canal, il les regarde, les écoute et parvient à les faire parler. Cet intérêt pour ces gens humbles contraste avec le mépris qu’il éprouve pour les occupants du Southern Cross, de riches étrangers menant une vie d’oisiveté et de débauche. Deux univers que tout oppose : le monde de labeur des mariniers et la vie insouciante des occupants du yacht ; la paille de l’écurie de la Providence et la cabine du Southern Cross qui sent « le bar, le boudoir et l’alcôve » ; le whisky du colonel et le rhum ou le gros rouge que l’on boit sur le pouce dans les buvettes ; la solidarité et la complicité des femmes et des hommes des canaux et l’égoïsme de Lampson et de ses amis.

Le drame humain que raconte Le charretier de La Providence – bonheur partagé, trahison, vengeance – aurait pu faire un mauvais mélo pour roman-photo. Il devient pathétique et humain quand, pour élucider cette affaire, Maigret pénètre l’univers des mariniers mais aussi des passagers du Southern Cross, et parcourt à bicyclette sous une pluie incessante les soixante-huit kilomètres du chemin de halage le long du canal de Dizy à Vitry-le-François. Pourtant, impuissant pour une fois à changer le cours du destin comme il aime à le faire, il ne peut qu’être témoin de la fin tragique d’une histoire où la trahison a conduit à la déchéance, puis à la vengeance.

« Des êtres charmants, dont le premier mouvement est toujours bon, voire théâtral… Ils sont tous pétris de bonnes intentions…

Seulement la vie, avec ses lâchetés, ses compromissions, ses besoins impérieux, est la plus puissante… » © Omnibus, Paris, 2007.

Alors, il ne reste que la douleur d'une brave femme qui tient la main d'un mourant. Et une dernière phrase pour résumer le drame : « Et les mariniers s’en étaient allés en ville, commander des vêtements de deuil. »


1  Le roman est extraordinaire de précision dans la description du monde des canaux, des règles de navigation, des passages des écluses, etc.

Le monde de Maigret - 6

Tag(s) : #1931, #canaux

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