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Surnommé le Malgracieux à cause de son humeur perpétuellement morose, Lognon, inspecteur au commissariat du 9ème arrondissement de Paris, se croit sans cesse persécuté et est convaincu qu'une vaste conspiration nuit à son avancement. Il est pourtant foncièrement honnête, consciencieux et efficace dans son travail, mais malchanceux. Quand se présente ce qu’il pense être l'affaire de sa vie – au cours d’une mission de nuit, en plein Paris, il est témoin d’une scène étrange : le corps d’un homme est jeté d'une voiture sur la chaussée, puis un autre véhicule arrive, dont le conducteur s’empare du corps – il décide d'agir seul, sans en référer à ses chefs. A tort car les méthodes des gangsters venus des Etats-Unis sont beaucoup plus radicales que celles de leurs homologues français. Les événements s’enchaînement et Lognon, d’abord menacé par les malfrats, est sérieusement blessé. Maigret reprend l’enquête et fait tout son possible pour montrer à ses collègues américains ce que vaut la police française…

On trouve peu de personnages caricaturaux dans la série des Maigret. Lognon, avec une première apparition dans la nouvelle Maigret et l’inspecteur malgracieux en 1947, suivie de six autres dans les romans1, constitue donc un cas à part, avec peut-être l’ex-inspecteur Cafre dans L’inspecteur Cadavre. D’un physique peu avantageux, le plus souvent lugubre, de santé fragile, jouant souvent de malchance dans ses enquêtes, l’inspecteur Lognon est de plus doté d’une épouse souffrante et acariâtre.

 « Cela avait l’air d’un gag, par un temps pareil, à un moment où Maigret était déjà exaspéré, d’entendre soudain au bout du fil le nom de celui que l’on surnommait l’inspecteur Malgracieux, l’homme le plus lugubre de la police parisienne, à la malchance si proverbiale que certains prétendaient qu’il avait le mauvais œil. » 

Mais c’est un brave type que Maigret apprécie : « Le plus troublant, c’est qu’il n’était pas bête, qu’il était réellement consciencieux et que c’était le plus honnête homme de la terre. »

Le n° 29 de la place Constantin Péqueur n'existe pas.

Il est assez surprenant que Simenon ait pris tant de soin à peaufiner le portrait de Lognon, quand d’autres collaborateurs du commissaire voient le leur à peine esquissé. Il est même allé jusqu’à lui donner une adresse précise. Alors que ses collègues rentrent « chez eux », l’inspecteur malgracieux et malchanceux rejoint son appartement du cinquième étage (sans ascenseur) d’un immeuble du 29 de la place Constantin-Pecqueur, dans le 18ème arrondissement. Serait-ce pour le consoler que le romancier l’a logé sur une des plus charmantes places de Paris, au pied de la butte Montmartre ? L’endroit où habite Lognon est d’ailleurs l’un des plus demandés lors des visites du Paris Simenonien2

Eglise Notre-Dame-de-Lorette

Revenons au roman. Maigret, Lognon et les gangsters raconte l’histoire d’un homme, témoin d’un meurtre aux Etats-Unis, réfugié à Paris et recherché par ceux qui veulent l’éliminer et ceux qui souhaitent le voir venir à la barre du tribunal. Si je n’ai jamais trouvé que les romans de Simenon impliquant gangsters et figures du « milieu » étaient parmi les meilleurs3, les personnages y étant trop stéréotypés, le romancier est ici plus à l’aise que dans Maigret à New York par exemple. Certainement parce que, fort de son expérience Outre-Atlantique, il en fait un prétexte pour comparer les méthodes des truands et celles des policiers américains et français.

Dés le début, Maigret, piqué au vif que des hommes venus d’ailleurs puissent agir à leur aise sur ce qu’il considère son territoire – « Ils se gênaient si peu ! ils menaient leurs petites affaires comme si Paris était une sorte de no man’s land où ils pouvaient agir à leur guise. » – furieux que l’on puisse s’en prendre à ses hommes, est bien décidé à leur montrer de quoi lui et la police française sont capables. Ce qui fait que ce « roman de gangsters » (un genre qu’illustreront quelques années plus tard Auguste Le Breton et Albert Simonin) devient vite un Maigret « classique », avec un commissaire sur le terrain, menant son enquête dans le microcosme des veilleurs de nuit d’hôtels minables, des patrons de bars américains et d’habitués des champs de course. Pour cela, pour la ténacité de Maigret à porter haut l’honneur de la police française, et surtout pour Lognon le Malchanceux4, Maigret, Lognon et les gangsters mérite toute l’attention du lecteur.


1 - Maigret au Picratt’s (1951), Maigret, Lognon et les gangsters (1952), Maigret et la jeune morte (1954), Maigret tend un piège (1955), Maigret et le voleur paresseux (1961), Maigret et le fantôme (1955).

2 - Michel Carly, Maigret, traversées de Paris, Omnibus (2001 : 128).

3 -  Le roman a été adopté au cinéma en 1963 par Gilles Grangier sous le titre de Maigret voit rouge. C’est la troisième et dernière fois que Jean Gabin y joue le rôle du commissaire après Maigret tend un piège de Jean Delannoy en 1958 et Maigret l’affaire Saint-Fiacre, du même réalisateur, en 1959. Le film fit deux millions d’entrées.

4 - Pour plus de détails sur Lognon, lire la fiche que Murielle Wenger lui consacre sur son excellent site Maigret of the month : https://www.trussel.com/maig/lognonf.htm

Le monde de Maigret - 9

Tag(s) : #1952, #Paris

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