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Dans Maigret et les témoins récalcitrants, le commissaire, qui est à deux ans de la retraite – et à une quinzaine d’enquêtes de Maigret et Monsieur Charles – est un homme vieilli et désabusé. Alors qu’il finit d’interroger dans son bureau une vielle connaissance, il est appelé quai de la Gare, à Ivry, en bord de Seine, où l’on vient de découvrir dans sa chambre le corps de Léonard Lachaume, héritier d’une biscuiterie naguère florissante qui frôle aujourd’hui le dépôt de bilan. Sur les lieux, il découvre une vaste demeure dans laquelle règne une « impression d’irréalité » autour d’une famille qui ne semble unie que par sa volonté à garder le silence. Histoire d’arranger son humeur, Maigret doit collaborer avec un juge d’instruction de la nouvelle génération, qui tient à diriger les choses selon ses propres principes.

 

Maigret et les témoins récalcitrants pourrait n’être qu’un banal roman policier sur fond d’histoires de familles, d’intérêt, de jalousie et d’adultère. Sa principale originalité est de mêler habilement les genres : une enquête de procédure, qui fait appel à la police scientifique, à la médecine légale, etc. ; les pratiques de Maigret (on n’ose parler de méthode) avec le recueil des témoignages sur le terrain, ici auprès d’une concierge, bien sûr, mais aussi d’une épicière et de mariniers stationnés devant la maison des Lachaume ; un whodunit enfin, puisque, une fois l’hypothèse du « crime de rodeur » rapidement écartée, nous avons un meurtre en espace clos. Mais ce sont les portraits de la famille des biscuitiers, tous farouchement décidés à en dire le moins possible et à se soutenir les uns les autres, qui donnent son intérêt au roman. Il en va de même pour le lieu du crime, une grande maison bourgeoise accolée à la fabrique, aussi délabrée que les finances de la famille : « Tout ici était sale et douteux, cassé, usé, réparé par des moyens de fortune ». L’environnement, rendu encore plus sinistre par une pluie incessante qui tombe sur Paris en ce mois de novembre, contribue à rendre l’atmosphère « ahurissante », comme irréelle :  

 

« C’était l’intimité des autres, en somme, que Maigret reniflait et maintenant, par exemple, dans la rue, les mains dans les poches de son pardessus, de la pluie sur le visage, il restait plongé dans l’ahurissante atmosphère du quai de la Gare. »

 

Récit du long et lent déclin d’une entreprise et de ses propriétaires, Maigret et les témoins récalcitrants est et aussi un témoignage sur la fin d’une époque, quand les petites affaires familiales ne peuvent plus lutter face aux grandes entreprises. Maigret pour sa part assiste impuissant aux changements que connait la police judiciaire : les éléments comme lui issus du rang sont peu à peu remplacés par des commissaires diplômés, plus intéressés par la bureaucratie que par le travail sur le terrain ; les jeunes juges d’instruction ne se contentent plus d’instruire les enquêtes, mais entendent les diriger de bout en bout, depuis leur cabinet. On comprend donc que la conclusion de l’affaire, avec son final dramatique, laisse à Maigret un goût amer dans la bouche et ne change en rien son humeur maussade. Même si, après une immersion « hors du temps, hors de la vie contemporaine », le retour à la réalité n’est aisé pour personne : « Alors, Maigret regarda la jeune femme qui ne bougeait pas, l’avocat un peu pâle, le magistrat qui ne s’était pas encore composé une attitude ».

 

Maigret et les témoins récalcitrants, Paris, Presses de la Cité, 1959 et Paris, Omnibus, 2007.

 

Le monde de Maigret - 23

Tag(s) : #Paris, #Quais, #1958
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