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Dès les premières pages d’Une confidence de Maigret, alors qu’il vient d’avoir dans son bureau du quai des Orfèvres une longue conversation avec Adrien Josset, dont l’épouse vient d’être assassinée, Maigret est saisi par le doute : tout accuse ce pharmacien aux origines modestes parvenu, grâce à un riche mariage, à une position importante, mais il n’arrive pas le penser coupable. Des années plus tard1, c’est en confidence qu’il relate l’affaire à son ami Pardon et que, toujours pas convaincu de la culpabilité de Josset, il revient sur un des cas de conscience les plus perturbants de sa carrière : comment un policier qui recherche la vérité et doit fournir aux juges et aux jurés les éléments qui leur permettront de se faire une opinion, peut-il ne pas se forger une « intime conviction » ? Comme celle qui, dans La tête d’un homme, le conduit à prendre sur lui de faire évader un condamné à mort pour mieux confondre les véritables assassins.

 

Malgré une enquête rigoureuse – qui peine toutefois à avancer – et des face à face avec Josset qui sont plus des entretiens que des interrogatoires, Maigret ne parvient pas à cerner la personnalité d’un homme faible de caractère mais qui a pourtant su s’affirmer dans les affaires. D’où l’incertitude sur sa culpabilité, que vient renforcer la fragilité des témoignages recueillis. Une incertitude que ne partagent pas ceux en charge d’instruire l’affaire, qui s’appuient sur des considération subjectives.

 

Tout d’abord, Josset, considéré quand tout lui réussit, est vite oublié si ce n’est ostracisé dès lors que sa vie bascule avec la mort tragique de sa femme. Pour ceux qu’il côtoyait mais qui en fait ne l’ont jamais vraiment accepté dans leur cercle, il est le suspect parfait. Un point qui n’échappe pas à Maigret de par sa connaissance des milieux sociaux. La vision du monde du fils du régisseur du château de Saint-Fiacre qui a gravi les échelons jusqu’à devenir commissaire divisionnaire et être un jour pressenti pour être directeur de la police judicaire n’a pas changé : il sait d’où il vient et n’en a pas honte. Il comprend donc rapidement que Josset, loin d’être un parvenu, est un homme faible, incapable de faire face à ses responsabilités (assumer la grossesse d’Annette Duché, sa maitresse, quitter sa femme…) et qui a gardé de ses années de vache maigre la nostalgie d’une vie simple, comme en témoignent ses dîners avec Annette dans le petit appartement à la fenêtre aux géraniums. Mais pour le juge Corneliau, figure caricaturale du robin héréditaire, Josset n’est qu’un imposteur étranger à son monde – un transfuge social – qui ne peut être que condamné.

 

« A ses yeux, Josset était le suspect type, sinon le coupable-né. N’était-il pas entré, en fraude, à la faveur d’une liaison coupable, puis d’un mariage mal ajusté, dans un milieu qui n’était pas le sien ? Sa liaison avec Annette, sa promesse de l’épouser ne venaient-elles pas confirmer cette opinion ? (2007 : 534)

 

D’autre part, l’opinion publique, de façon finalement peu surprenante, partage l’opinion de Corneliau. L’affaire, abondamment relayée par la presse à scandale, passionne un public sans pitié pour un homme considéré (et déjà jugé) responsable de la mort du père d’Annette, petit fonctionnaire anonyme et docile, qui a mis fin à ses jours après avoir appris la liaison de sa fille avec Josset.

 

« Tout au contraire, le père de la jeune fille, Martin Duché, qui s’était suicidé plutôt que d’affronter le déshonneur, était un homme selon le cœur du rigide Cornéliau, et selon la tradition, le prototype de l’honnête serviteur, modeste, effacé, que rien n’avait pu consoler de la mort de sa femme. » (2017 : 534)

 

On comprend donc que l’intime conviction de Maigret pèse peu face à Corneliau, qui, par esprit de classe mais aussi par facilité – « …il sépare les bons des mauvais, incapable d’imaginer que des gens puissent se trouver entre les deux camps. » – voit en Adrien Josset le parfait coupable. Opinion qui sera suivie par le jury d’assises.

 

Une confidence de Maigret, comme Maigret et les témoins récalcitrants, qui le précède, baigne dans une une atmosphère sombre que vient renforcer l’idée chez Maigret que rien n’est plus pareil : les juges se sont immiscés dans les enquêtes policières, l’opinion publique l’emporte sur l’examen logique des faits et influence jusqu’aux décisions de justice. Maigret aux assises, qui vient ensuite, reste dans le ton avec un commissaire de plus en plus las. Peut-être faut-il voir ici la conséquence d'une période difficile pour Simenon au moment où il écrit ces romans ( fin 1959 et début 1960) comme le souligne Pierre Assouline dans sa biographie. 

 

1 - On retiendra la composition originale du roman : la narration commence avec l’évocation par Maigret à son ami Pardon de l’affaire Josset, se poursuit par un retour quelques années en arrière avec l’enquête, les interrogatoires, le procès aux Assises et le verdict, avant de revenir au présent pour se conclure, toujours avec Pardon, chez les Maigret.

 

Une confidence de Maigret, Paris, Presses de la Cité, 1959 et Omnibus, 2007.

Le monde de Maigret - 16

Tag(s) : #1959, #Paris
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