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Maigret tend un piège est un des romans les plus connus de la saga, pour une part grâce au film de Jean Delannoy avec Jean Gabin. Mais aussi parce que ce roman à suspense, qui est presque un thriller, propose une étude poussée de la personnalité complexe d'un assassin. Elle occupe d'ailleurs un chapitre entier du roman. Ici, la finesse de jugement déployée par Maigret pour percer le mécanisme mental d’un homme faible écartelé entre deux « femelles possessives », prêt à tout pour s’affirmer, est tout à fait convaincante.

 

Paris a peur depuis que cinq jeunes femmes ont été assassinées à Montmartre. On sait que de telles affaires alimentent régulièrement les chroniques criminelles, avec par exemple les tueurs en série Thierry Paulin et Guy Georges dans les années 80 et 90. Alors que l’enquête piétine, Maigret en discute chez son ami Pardon avec le professeur Tissot, médecin-chef de l’hôpital psychiatrique Sainte-Anne. Celui-ci sait d’expérience que l’orgueil est souvent le mobile d’assassins récidivistes voulant montrer à la face du monde qu’ils ne sont pas des hommes ordinaires. Ce qui donne au commissaire l’idée de divulguer la fausse information que le tueur a été arrêté afin de mettre en place une souricière.  

 

Maigret croyait comprendre ce que Tissot voulait dire en parlant de responsabilité. C’était de lui, plus exactement de la façon dont il envisagerait le problème, que le sort d’un certain nombre de femmes dépendait.

 

Portrait d’un serial killer avant la lettre, Maigret tend un piège obéit à une structure parfaite : après la présentation des faits, la conversation avec Tissot et la mise en place du piège qui est un demi-succès, vient l’enquête scientifique et de terrain, puis l’interrogatoire et une confrontation finale qui est un modèle du genre. Maigret en sortira physiquement et moralement épuisé. Une fois l’affaire résolue (« C’est fini, mes enfants »), laissant les journalistes au juge Cornéliau – la presse joue un rôle important dans cette histoire qui passionne l’opinion – , il n’aura de cesse de rentrer chez lui et de retrouver son épouse pour aller au cinéma.

 

Mme Maigret ne lui posa pas de questions. Elle sentait confusément qu’il revenait de loin, qu’il avait besoin de se réhabituer à la vie de tous les jours, de coudoyer des hommes qui le rassurent. 

Maigret tend un piège à l'écran

 

Dans les adaptations du roman, la confrontation finale est une des scènes les plus connues, particulièrement dans le film de Jean Delannoy (958) entre Jean Dessailly, Jean Gabin, Annie Girardot et Lucienne Bogaert. 

 

Maigret tend un piège a connu également six adaptations télévisées (dont trois anglaise) avec des acteurs comme Rupert Davies ou Bruno Cremer. Aucune n'a toutefois été tournée avec Jean Richard. Celui-ci craignait-il la comparaison avec Gabin ?

 

La plus récente – Maigret sets a trap – a été réalisée par Ashley Pearce en 2016 pour la télévision britannique et le résultat est intéressant : la complexité du tueur est bien cernée, tout comme les relations tendues entre Maigret et le pouvoir politique (un ministre qui veut des têtes pour sauver la sienne). Rarement évoquées dans les téléfilms, la complicité du commissaire avec Mme Maigret et les relations avec les Pardon es sont pertinentes. Bref, l’enquête est crédible, même si les familiers de l'œuvre seront surpris de voir le commissaire réfléchir dans son bureau alors que Maigret, piéton de Paris (le film a hélas été tourné à Budapest), enquête en général en déambulant dans les rues et en s’imprégnant de l’atmosphère. On sourira également de quelques anachronismes : un fait-divers avec photographie à la « une » du journal Le monde en 1955, Maigret penché sur un tableau des suspects… On sera aussi surpris, dans la version française, d’entendre les inspecteurs donner du « chef » à Maigret alors que tous ses collaborateurs l’appellent « patron ».. 

 

Rupert Davies ayant incarné le commissaire dans 52 épisodes dans les années 60, Rowan Atkinson n’est donc pas le premier Maigret anglais. Surtout connu comme comédien – le succès de Mr Bean lui colle à la peau, mais Jean Richard et Gino Cervi furent aussi des acteurs comiques avant de reprendre le rôle – il s'en tire plutôt bien dans sa composition d'un Maigret sombre. Il n’a certes pas la carrure idéale de Bruno Cremer – « La charpente était plébéienne. Il était énorme et osseux » écrit Simenon  dans Pietr le Letton – mais il est lent et taiseux, pas très sûr de lui. C’est un type ordinaire, fragile aussi, qui fait son travail et qui rentre ensuite tranquillement à pied chez lui. 

 

Quant au rapport de Simenon à ses romans adoptés au cinéma, Jean-Baptiste Baronian l'évoque dans Simenon, romancier absolu, paru en 2019 chez Pierre-Guillaume de Roux :

 

Il y est aussi question (dans Vacances obligatoires, 1978) de metteurs en scène comme Julien Duvivier, Sacha Guitry, Henri Decoin, Jean Cocteau ou Marcel Pagnol, mais dans la grande majorité des cas, Simenon se garde bien de citer leurs films et encore moins de dire ce qu’il en pense, selon toute probabilité parce qu’il n’a jamais assisté à leur projection.#Début

Le monde de Maigret - 28

Tag(s) : #1955, #Paris, #Lognon
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