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Le roman commence au Gai-Moulin, une boite de nuit de Liège que fréquentent assidument deux jeunes gens – René Delfosse, un bourgeois dévoyé, et Jean Chabot, le fils d'un modeste employé – attirés par le monde de la nuit et surtout par Adèle, la danseuse et entraineuse de l’établissement. Toujours à court d’argent, les « petits jeunes gens qui veulent jouer au noceur et qui n’en ont pas les moyens » décident un soir de dérober la recette et se laissent enfermer dans la cave après la fermeture. Mal leur en prend quand ils croient y reconnaître le corps d’un client de passage, un « Roumain, un Turc ou quelque chose d’approchant1 ». Le matin, le cadavre de celui-ci, Ephraïm Graphopoulos, est découvert abandonné dans un jardin public. Les jeunes gens sont arrêtés.

Maigret met du temps à arriver dans l’histoire. Ce n’est en effet qu’au chapitre six pour que l’homme « grand, lourd, épais » qui furette dans divers endroits de Liège se révèle être le commissaire. Pour avoir été vu le soir du meurtre au Gai-Moulin, il est suspecté et arrêté par la police belge.

Ce qui suit est assez rocambolesque et pas toujours crédible, même si Maigret prend le temps de résumer en treize points précis le déroulement des événements à son collègue belge. Parti de Paris sur les traces d’un Graphopoulos soupçonné par le deuxième bureau d’être lié à une organisation criminelle internationale, le commissaire a voulu tromper les coupables du meurtre en se faisant arrêter.                                                  

Le commissaire Delvigne regardait son collègue avec cette involontaire considération que l’on voue, en province, et surtout en Belgique, à tout ce qui vient de Paris. Au surplus, il était gêné par la gaffe qu’il venait de commettre et il voulut s’excuser.

– Du tout ! trancha Maigret. Je tenais absolument à être arrêté ! Je vais plus loin : tout à l’heure vous me ferez conduire en prison et j’y resterai aussi longtemps que ce sera nécessaire. Vos inspecteurs eux-mêmes doivent croire à la réalité de mon arrestation.

D’enquête en déductions à la Sherlock Holmes, Maigret est plus dans le rôle du détective, voire de l’agent spécial, que du policier. Au cours d’une longue récapitulation finale, il reconstitue l’affaire et met fin aux activités de ce qui était en fait un réseau d’espionnage et confond le coupable du meurtre de Graphopoulos.

Réduire La danseuse du Gai-Moulin à une enquête policière à rebondissements serait faire fi des qualités d’analyse sociologique et psychologique de Simenon. Car, en décrivant des membres de la bourgeoisie (petite et grande) liégeoise, il explore des thèmes récurrents dans l’œuvre : la faiblesse humaine (Chabot se laisse facilement entrainer), la tentation (celle de l’argent mais aussi de la chair), la déviance, ici due à l’hérédité (Delfosse a hérité de son père « certaines tares susceptibles d’atténuer sa responsabilité »). Il va plus loin en opposant les personnages de Chabot, « le coupable, le pauvre, le faible, le maladroit, le perdant provincial », et de Delfosse, « le sûr de lui, le corrupteur, le cynique, l'égoïste mondain2 ». Au centre de protagonistes compromis à des degrés divers dans l’affaire, les deux jeunes gens ainsi que les tenanciers et la danseuse du Gai-Moulin, se trouve la victime, Ephraïm Graphopoulos, riche héritier désœuvré er naïf, qui voit dans l’activité mystérieuse qui lui est un jour proposée (« Agent secret ! Deux mots qui font rêver tant d’imbéciles ! ») la possibilité de surmonter son ennui.

Enfin, après Le pendu de Saint-Phollien, Simenon renoue dans La danseuse du Gai-Moulin avec le Liège de sa jeunesse : Le Pélican, le Gai-Moulin, la rue de la Loi, le restaurant La bécasse… Jusqu’à la famille Chabot, qui s’inspire de la famille Simenon, et au personnage de Jean, qui, comme le jeune Georges, suit une pente dangereuse avant de se ressaisir. Simenon, au cours des années, a d’ailleurs évoqué qu’il aurait pu suivre une voie criminelle s’il ne s’était pas lancé dans l’écriture. Au-delà de ces réminiscences familiales, le romancier n’est pas tendre avec les Liégeois, même si l’humour atténue la charge. Comme dans une scène où une partie de la bonne société s’encanaille au Gai-Moulin tout en restant pragmatique (« C’est ridicule de payer dix francs une limonade. Il n’y a même rien à voir ! ») ou quand Simenon décrit un commissariat en pleine effervescence, non pas pour chercher le meurtrier de Graphopoulos, mais pour finaliser une commande de pipes en bruyère à un prix imbattable ! Maigret en recevra d’ailleurs une, une fois rentré à Paris, en même temps qu’une lettre lui donnant le verdict du procès et des informations sur le destin de Chabot et Delfosse.

 

1 -  Graphopoulos est en fait grec. Même s’il n’utilise pas dans le roman le terme « Levantin » Simenon n’échappe pas à un certain mishellénisme, le mépris des Grecs et de la culture grecque, encore présent dans les mentalités en 1931, comme l’antisémitisme, auquel il se substitut parfois. Il n’est donc pas surprenant que l’homme se prénomme Ephraïm.

2 - « Jean and Rene are a recurring antithesis in Simenon: the guilt-ridden, poverty-stricken, weak, awkward, provincial loser vs. the self-assured, corrupting, cynical, worldly egoist. » Stanley G. Eskin (2011), Simenon, a critical biography, McFarland and C°. Cité par Murielle Wenger dans Maigret of the month.

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Le monde de Maigret - 42

Tag(s) : #1931, #Liège, #Belgique
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