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Si les confrères de Georges Simenon – Henning Mankell (Kurt Wallander), John Rankin (John Rebus), Colin Dexter (Morse), Jo Nesbø (Harry Hole)… – font vivre leurs enquêteurs, les font avancer dans leur carrière et dans leur vie, les accompagnent dans la vieillesse (Wallander) ou la mort (Morse), Maigret échappe à cela. La chronologie est en effet inexistante dans les missions du commissaire et il faut attendre le trentième volume de la série pour découvrir La première enquête de Maigret.

Au risque de désorienter le lecteur découvrant Jules Maigret, Le Monde a symboliquement choisi ce titre pour ouvrir l’intégrale des enquêtes, préfacée par John Simenon, illustrée par Loustal et bénéficiant d’un appareil critique de Murielle Wenger et de notes de Michel Carly. Nous sommes en bonne compagnie.

Maigret est ici un jeune policier débutant. Protégé par le directeur de la Sûreté (future Police judiciaire), un ami de son père, il a connu pendant trois ans plusieurs services (gares, garnis, voie publique, grands magasins…) avant d’être affecté au commissariat du quartier Saint-Georges comme secrétaire (on disait « chien ») du commissaire. Alors qu’il est de garde une nuit, il est amené à intervenir dans un hôtel particulier de la rue Chaptal suite à la déposition d’un passant qui a entendu un appel au secours suivi d’un coup de feu. L’enquête commence et la « méthode Maigret » se met en place.

Cette première intervention d'un Maigret de 26 ans, encore mince et arborant moustaches relevées au fer et chapeau melon, n’est pas entièrement satisfaisante pour lui puisque elle se conclut par une révélation, la haute société sait protéger les siens quand sa respectabilité est en jeu, et une déconvenue, les véritables coupables ne sont pas toujours inquiétés. Elle lui ouvrira toutefois la porte du quai des Orfèvres grâce aux qualités qui  sont déjà celles du futur commissaire : un sens aigu de l'observation, le goût de travailler seul, les planques dans les bistrots, l’identification aux personnages à qui il est confronté, le désir de découvrir « l’homme nu » sous la carapace la plus solide, le goût de « raccommoder les destins », et même la manie de tisonner les poêles à charbon…

« Il aurait été, en quelque sorte, un raccommodeur de destins. Pas seulement, parce qu’il était intelligent. Peut-être n’avait-il pas besoin d’être d’une intelligence exceptionnelle ? Mais parce qu’il était capable de vivre la vie de tous les hommes, de se mettre dans la peau de tous les hommes. »

Sur fond d’une sordide histoire d’intérêt, de respectabilité et d'ambition sociale, La première enquête de Maigret plonge le commissaire dans le milieu des classes supérieures  – ici la haute bourgeoisie commerçante –, un monde qu’il connait depuis l’enfance et le château de Saint-Fiacre, dans lequel il ne semble pas toujours à sa place (et on ne se gêne pas pour le lui faire savoir), mais qui, finalement, ne l’impressionne pas. Il va donc son chemin sans s'inquiéter des différences et encore moins de l'opinion de son chef, le commissaire Le Bret, un mondain bien décidé à protéger ses relations au prix de quelques arrangements avec la vérité. Maigret devra lui aussi s'accommoder d'un des impératifs du métier : « Faire le moins de dégâts possible ».

Nous sommes ici en présence d’une « vraie-fausse » première enquête puisque 29 romans ont précédé le roman et cela se sent : Maigret est un peu trop sûr de lui dans sa méthode et ses conclusions, il fait preuve d’un certain culot en débarquant chez les gens en plein milieu de la nuit, n’hésite pas à tenir tête à son commissaire… Cela est certes atténué par ses doutes sur le métier de policier quand il comprend que l’affaire lui échappe, mais on adhère un peu difficilement au talent d’un jeune homme d’une vingtaine d’année avec si peu d’expérience.

Chose assez rare, le roman est daté (13 avril 1913) et Simenon mentionne la visite d’un souverain à Paris qui mobilise toutes les forces de police. Fait-il ici référence à la visite du roi d’Espagne Alphonse XIII qui eut lieu cette même année ou à celle de Georges V l’année suivante ? Peu importe, mais il s’amuse à recréer l’ambiance de l’époque : l'électricité n'a pas encore totalement remplacé le gaz et les automobiles sont rares : à part une De Dion-Bouton, remarquée par de nombreux témoins, ce sont des voitures à cheval et des fiacres qu’utilisent les Parisiens. Autre détail : dans le livre que lit de jeune Maigret en vue d’un concours, il est précisé qu’il est « recommandable que les inspecteurs possèdent chez eux l’habit noir, le smoking et la jaquette… ». Autres temps…

Cette première enquête n’est pas à placer parmi les « grands » romans ayant Maigret pour héros. Mais prenons-là pour ce qu’elle est : un récit qui apporte des indications sur le personnage, nombreuses sur le plan professionnel, plus rares sur le plan personnel. Comme Les mémoires de Maigret (1950), La première enquête de Maigret nous apprend surtout beaucoup sur les rapports du créateur et de sa création. 

La première enquête de Maigret, Presses de la Cité, 1949 & Omnibus, Tout Maigret, IV, 2007.

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Le monde de Maigret - 1

 

Tag(s) : #1948, #Paris

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