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Les rares fois où Maigret parle de sa jeunesse dans l’Allier, c’est pour évoquer ses parents, son père surtout, ou se rappeler des couleurs ou des odeurs, des sensations sur le chemin de l’école ou de l’église… Il est aussi très discret sur sa scolarité à l’école communale de Saint-Fiacre ou au lycée Banville de Moulins. Les souvenirs ne ressurgissent que quand, au hasard d’une enquête, il retrouve un de ses anciens camarades. Comme Ferdinand Fumal, boucher enrichi et soutien financier d’un parti politique dans Un échec de Maigret, Ernest Malik, qui a épousé une héritière dans Maigret se fâche, et, dans L’ami d’enfance de Maigret, Léon Florentin, le fils d’un pâtissier prospère, mais qui n’a pas su profiter de l’aisance de sa famille et a complétement raté sa vie. On comprend qu’au terme « ami », le commissaire préfère utiliser celui de « condisciple ». Il ne témoigne en effet guère d’estime pour ces hommes, qu’il juge inintéressants, voire méprisables, ou falots comme Jorissen dans Au rendez-vous des Terre-neuvas. Peut-être faut-il y voir aussi un problème de classes sociales entre ces enfants de commerçants et le fils du régisseur du château de Saint-Fiacre.

Ces anciennes connaissances n’hésitent pourtant pas à se tourner vers Maigret, « qui a réussi dans la police », quand les circonstances le demandent. Comme Florentin, qui se retrouve dans une situation délicate : Josée Papet, une femme de mœurs légères dont il est l'amant de cœur, a été tuée dans son appartement alors qu’il s'y trouvait, caché dans la penderie. Il apprend au commissaire que la jeune femme vivait de la générosité de quatre hommes qu’elle recevait régulièrement chez elle, chacun ayant son jour et aucun ne se doutant de l’existence des autres. Ce qui arait pu faire un beau sujet de vaudeville a tourné au drame.

Car il y a un côté un peu comique dans la situation de Josée et les détours qu’elle invente pour « balader » ses quatre amants, pour trois d’entre eux des bourgeois appartenant à une société « où l’on ne badine pas avec les questions de dignité, de préséance et, incidemment, de morale ». Maigret découvre ainsi, par le témoignage de Florentin, et aussi en interrogeant les autres hommes, individuellement, puis en les confrontant dans son bureau (qui est donne lieu à une scène assez piquante), une jeune femme dotée d’une imagination fertile et d’un manque total de scrupules.

Si l’on laisse de côté l’affaire criminelle, réduite finalement à une histoire de chantage qui tourne mal, L’ami d’enfance de Maigret est une galerie de portraits : les amants de Josée, aussi respectables que naïfs, Léon Florentin, type du raté au bout du rouleau, et, surtout, deux femmes, qui, chacune à sa manière, savent utiliser les occasions qui se présentent. Josée, la victime, a une technique bien rôdée : après une approche fortuite de ses « victimes », à chaque fois différente (dans un wagon-restaurant, au café, dans un cabaret), elle leur sert son histoire, bonimentant sur sa famille (un père officier mort à la guerre, un marin-pêcheur…) et ses origines (Grenoble, Rochelle…). Mme Blanc, la concierge de l’immeuble, profite de la panique de l’un des visiteurs de Josée, aperçu dans l’escalier au moment du crime, pour lui soutirer de l’argent avant d’essayer de le faire chanter. Si les deux font peu de cas des sentiments et de la morale en essayant d’assurer leur confort matériel avec les moyens qui sont les leurs, tout les oppose dans leur attitude. Josée Papet représente une certaine douceur – après tout, elle ne fait pas de mal en apportant du plaisir à ses « clients » – alors que Mme Blanc personnifie la dureté d’une femme brisée qui se lamente sur son sort depuis que son mari l’a quittée. Il y a chez elle comme un désir de vengeance, une revanche à prendre sur la vie et sur les hommes.

Concernant Josée, je n’irai toutefois pas dans le sens de Muriel Wenger, qui la compare à Hélène Lange, la femme respectable assassinée dans Maigret à Vichy. Alors que Mlle Lange a tiré profit pendant de nombreuses année de la naïveté masculine en faisant croire à son ancien amant qu’elle avait eu un fils de lui  – un plan complexe et machiavélique qui l’a enrichie –, Josée, elle, n’est qu’une femme entretenue, assez maline pour profiter de ceux qui la désirent en leur faisant croire qu’ils sont les seuls à jouir de son affection et de ses faveurs. Encore une fois, elle ne fait de mal à personne. Cela rend encore plus pitoyable sa mort violente, alors que Mme Blanc reste impunie. Comme si le fait d’avoir profité honteusement de la panique d’un homme pour lui extorquer de l’argent était finalement moins grave que d’avoir abusé de quelques messieurs en quête de dérivatifs agréables.

L’ami d’enfance de Maigret, Paris, Presses de la Cité, 1968 et Paris, Omnibus, 2008.

Le monde de Maigret - 25

Tag(s) : #1968, #Paris
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