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Au saut du lit, Maigret est informé que l’inspecteur Lognon a été grièvement blessé avenue Junot, à Montmartre. Sur les lieux, il apprend que Lognon passait depuis deux semaines ses nuits chez une jeune esthéticienne, Marinette Augier, qui a disparu. Très vite, il s’intéresse à un couple, Norris et Mirella Jonker, dont l'hôtel particulier est situé en face de l'appartement de la jeune femme.

Maigret et le fantôme est à classer parmi les meilleurs Maigret. D’abord parce que la succession précipitée des événements permet à l’intrigue, compliquée à première vue, de se dénouer rapidement. Le roman est court (102 pages) et relate une enquête se déroulant en une seule journée (unité de temps). Si l’on ajoute qu’il n’y a pas d’intrigue secondaire puisque Maigret vient tout juste de boucler une affaire quand les choses débutent (unité d’action) et que, si à part des rapides évocations de la P.J. et du boulevard Richard Lenoir, l'action se déroule dans le 18e arrondissement (unité de lieu), on voit que Simenon a respecté les règles du théâtre classique. De plus, ce qui est rare dans la série, l’histoire est développée de bout en bout, de l’agression de Lognon à la condamnation des coupables aux assises, sans oublier des nouvelles de la convalescence de l'inspecteur.

Maigret et le fantôme
Avenue Junot

Ensuite parce que Maigret et le fantôme est une enquête de procédure qui rend hommage au travail de la police dans toutes ses composantes : les hommes du commissariat où travaille Lognon, la Police Judiciaire et ses services scientifiques, les collègues de province (Nice) et même de l’étranger à travers un échange avec le chef-inspecteur Pyke, de Scotland Yard. Tout le monde s’active, d’autant que Maigret ne se retient pas de préciser à chacun que c’est un inspecteur qui a été abattu : « Il n’ignorait pas qu’en apprenant que l’enquête concernait un collègue abattu, Bastiani et ses hommes allaient en mettre un coup. C’était pour eux un point d’honneur. » Pyke se charge même de prononcer la sentence : « Ici, le coupable serait pendu, homme ou femme. On pend toujours pour les crimes contre la police. »

Maigret, pour sa part, suit sa méthode habituelle, qui n’en est pas une comme l'on sait : observation du milieu avec une description minutieuse du logement de Marinette et de ses « objets qui parlent » , visite inévitable à la concierge et interrogatoire des suspects.

Si on avait demandé au commissaire à quoi il pensait , il aurait été bien en peine de répondre. Il enregistrait. En désordre. Au petit bonheur. Il regardait tantôt dehors, tantôt dans l'appartement, sachant qu'à un moment donné certaines images se rejoindraient et prendraient un sens. (2007-VIII : 341)

Il mobilise également Mme Maigret, qui s’est proposée spontanément pour assister l'acariâtre Mme Lognon et lui apporte des précisions sur les relations du couple lors d’un déjeuner dans une grande brasserie proche de la place Constantin Pecqueur qui restera l'un de ses plus beaux souvenirs. Elle s’intéresse d'ailleurs jusqu’à sa conclusion à l'affaire puisque Maigret l'informe du verdict dès la fin du procès. Ce travail d’équipe en dit long sur la relation fusionnelle entre le commissaire et Mme Maigret :

 Il ne l’appelait pas par son prénom, ni elle par le sien. Elle ne lui disait pas chéri et il ne lui disait pas chérie. A quoi bon puisqu’ils se sentaient en quelque sorte une même personne ? (2007- VIII : 396)

Maigret et le fantôme
Place Constantin Péqueur

On retiendra aussi que Maigret et le fantôme donne le rôle principal à Lognon bien que l'inspecteur, hospitalisé, ne soit que mentionné dans l'histoire. Ce sera sa dernière apparition dans la série, après Maigret et l’inspecteur Malgracieux, une nouvelle de 1946, et cinq romans : Maigret au Picratt’s (1951), Maigret, Lognon et les gangsters (1952), Maigret et la jeune morte (1954), Maigret tend un piège (1955), Maigret et le voleur paresseux (1961). Personnage pittoresque, Lognon (1) est celui des collaborateurs de Maigret que Simenon a le plus largement détaillé : caractère, aspect physique, habillement, famille, logement… C'est un des protagonistes les plus vivants et réels de la série, au point que la place Constantin Pecqueur, où il demeure avec sa femme, fait partie des lieux les plus visités par les « Maigretphiles » au même titre que le quai des Orfèvres ou le boulevard Richard Lenoir.

Pour conclure, mentionnons les deux  chapitres, La visite aux Hollandais et La chambre aux graffiti, dans lesquels Maigret montre tout son talent dans l’interrogatoire de Jonker. L’entreprise est délicate, le personnage, vite promu au rang de suspect, collectionneur de tableaux modernes, étant le riche héritier d’une grande et respectable famille de banquiers hollandais et doté des meilleurs relations et protections. Maigret agit par petites touches, d’abord hésitant – « Il lui était rarement arrivé de choisir ses mots, ses phrases, avec autant de soin. Rarement aussi il s’était senti aussi mal à l’aise. »  –, soutenant le mépris de classe de son interlocuteur puis l’amenant progressivement à se troubler et à perdre son sang-froid. Il est plus direct avec Mirella, l’épouse de Jonker, la jeune fille des quartiers populaires de Nice promue grande bourgeoise, à qui il fait comprendre plutôt abruptement qu’il a bien compris de quel milieu elle venait : « Maigret avait beau être commissaire divisionnaire et chef de la brigade criminelle de la P.J., il appartenait au peuple. ». Peut-être est-ce pour cela qu’il lui adresse finalement « un regard qui ne manquait pas de sympathie. »

Ainsi va Maigret, sans méthode mais avec une intuition incomparable pour pénétrer les personnalités et se mettre à la place des autres (3).

  Comment a commencé l’histoire des tableaux ?

Vous aurez de la peine à me croire, vous n’êtes pas collectionneur…

Je collectionne les hommes…

Je me demande à quelle rubrique vous me classeriez dans votre collection… Peut-être celle des imbéciles ?... (2007-VIII : 417)

  1. On trouve un Charles Lognon dans deux romans policiers ne faisant pas partie de la série des Maigret, un inspecteur (déjà le Malgracieux) dans Monsieur La Souris (1937) et un commissaire de la P.J. dans L’outlaw (1939). Sur le ^personnage, voir Murielle Wenger et le Spécial Lognon sur Maigret of the month : https://www.trussel.com/maig/lognonf.htm
  2. Dans Maigret : je ne déduis jamais - La méthode abductive chez Simenon, Els Wouters défend que Maigret « ne conçoit pas l'enquête comme un puzzle logique, mais comme un drame humain qui ne peut être compris qu'intuitivement » et que « à l'inverse de la démarche de Sherlock Holmes, la méthode de Maigret ne peut donc être qualifiée de déductive. » 

Georges Simenon, Maigret et le fantôme© Presses de la Cité, 1964 et Omnibus, 2007.

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Tag(s) : #1964, #Paris, #Lognon
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