Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Maigret s’amuse raconte une enquête menée en quelque sorte en amateur par un Maigret qui vient de prendre ses premières vraies vacances depuis trois ans et s’est juré de ne se mêler en rien des affaires qui pourraient survenir en son absence du bureau. Une promesse qu’il ne tient qu’à moitié quand un titre de journal  – Un cadavre dans un placard – et la lecture de l’article qui suit le font s’intéresser de près à la découverte du corps dénudé de l’épouse du docteur Jave, un médecin très introduit dans la bonne société parisienne, dans son cabinet du boulevard Haussmann. Intrigué, puis rapidement passionné, il suit les événements que relate abondamment la presse (de longs articles parsèment le roman) tout en étant attentif aux réactions et aux commentaires de l’homme de la rue.

Nous avons ici une enquête pour ainsi dire par procuration. Fidèle à sa promesse de se reposer, dans l’impossibilité de se rendre sur le terrain, soucieux de ne pas empiéter sur le travail de la PJ, Maigret analyse la situation grâce aux informations dont il dispose par la lecture des journaux comme tout un chacun, mais aussi en les suscitant quand il ne les juge pas suffisantes. C’est ainsi qu’il appelle sans se présenter un journaliste pour lui suggérer de vérifier un détail (la réponse figurera dans l’article du lendemain) ou adresse par la poste des messages aussi laconiques qu’anonymes à Janvier, l’un de ses inspecteurs en charge de l’enquête. Des messages qui vont conduire celui-ci à découvrir des éléments déterminants sur la personnalité de la victime et sur les meurtriers potentiels et lui permettre de résoudre une affaire plutôt banale au début – « C’était un drame à trois personnages, tout comme un vaudeville… » – mais dans laquelle nombreux sont les « cadavres dans le placard » : la frustration affective, l’adultère, la jalousie et les rivalités entre classes sociales. C'est toutefois par Maigret, d’ordinaire avare d’explications – « je ne sais pas », « Je n’en pense rien », « Je n’ai pas d’opinion » – mais pour une fois explicite sur le cheminement de son raisonnement et sur ses questionnements intérieurs, que le lecteur est mené à comprendre ce qui s’est réellement passé dans le cabinet médical du boulevard Haussmann.

En plus de proposer la brillante résolution une affaire criminelle complexe, l’autre intérêt de Maigret s’amuse tient en ce que le commissaire, piéton de Paris et pour une fois plus touriste que policier, profite de ses vacances pour parcourir Paris en compagnie de Mme Maigret, qui doit délaisser pour l’occasion sa cuisine et son ménage. Leurs promenades les mènent vers des lieux qui leur sont familiers depuis leur arrivée dans la capitale trente ans auparavant : la place de la République où Maigret achète les journaux et les lit en terrasse, le canal Saint-Martin, la place du Tertre et le Sacré-Cœur, Bercy, le quai de Charenton et ses péniches, jusqu’à une guinguette de Joinville où le couple dine avec ses amis les Pardon. Ces cinq jours d’été à déambuler dans la capitale « comme des provinciaux de passage à Paris », à profiter ensemble des restaurants et des cafés, à aller au cinéma, montrent aussi l’intimité, rarement décrite dans les autres romans, d’un couple tendrement uni et complice mais très discret dans l’expression de ses sentiments : « Ils ne se parlaient jamais beaucoup quand ils étaient tous les deux ». Elles amènent aussi Maigret à se remémorer des moments du passé : « Il y avait peu d’endroits à Paris à ne pas évoquer une enquête plus ou moins difficile, plus ou moins retentissante. Mme Maigret les connaissait par ouï-dire1. ». Il n’est donc pas surprenant, comme si tout cela n’aura été qu’un long cheminement entre le 132, boulevard Richard-Lenoir et 36, quai des Orfèvres, que c’est depuis un bistrot du quai des Grands-Augustins que, à la fin du roman, Maigret comprend, en observant les silhouettes qui s’agitent derrière les fenêtres de son bureau, que Janvier vient de mener à bon terme sa première enquête.

Dans Maigret s’amuse, Maigret s’amuse de tout ! Il joue les détectives amateurs en menant (et finalement en la résolvant) une enquête incognito par la seule lecture des journaux et l’écoute de l’opinion, un public « moins bête qu’on le pense » ; il adresse à Janvier des billets anonymes lui suggérant des pistes ; il arpente Paris avec Mme Maigret en prenant le temps de savourer chaque instant. Et, pour une fois, on le sent détendu sous le chaud soleil du mois d’août dans une ville avec laquelle il est depuis toujours en complète harmonie.

  • 1 - Les allusions à La pipe de Maigret, à Maigret et son mort, à L’écluse n°1 et à Maigret et le corps sans tête sont facilement identifiables. Maigret évoque aussi Le chien jaune quand l’enquête se déplace à Concarneau.

Maigret s’amuse, Paris, Presses de la Cité, 1957.

Le monde de Maigret - 13

Tag(s) : #Paris, #Quais, #1956, #Scènes de la vie de province

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :